TERRITOIRES ROMANESQUES

Michel BERNARD


Si l’on ne présente plus Michel Bernard, dont de nombreux romans relèvent du tout meilleur de la littérature française, il faut dire combien son dernier livre « L’Automne d’André Derain » s’aventure sur un territoire davantage escarpé et problématique que ses grands textes mémorables sur Claude Monet (« Deux remords de Claude Monet », 2016), Auguste Rodin (« Les Bourgeois de Calais», 2021), ou encore Jeanne d’Arc (« Le bon cœur », 2018)

Il s’agit en effet cette fois de s’attacher à l’itinéraire d’un personnage pour le moins ambigu dans l’histoire de la culture française du XXème siècle, le peintre André Derain, fondateur du fauvisme et créateur de certaines des œuvres les plus importantes du mouvement. Qui fut également graveur, illustrateur, sculpteur, peintre de décors et costumes. Et s’était retrouvé mis en cause à la Libération pour faits de collaboration. Outre des relations pour le moins ambigües avec l’occupant, il avait surtout pris part en octobre 1941au voyage officiel d’artistes français en Allemagne organisé par le sculpteur Arno Breker et Otto Abetz, ambassadeur en France du Troisième Reich. Cela avait duré deux semaines, de Munich à Vienne, Nuremberg, Dresde et Berlin. C’est donc à cette figure de la modernité picturale embarquée un soir d’automne, gare de l’Est (« Ils sont venus le prendre tout à l’heure dans son atelier, rue d’Assas, avec ce véhicule de réquisition »), dans un train en direction de Munich, là-même où s’était tenue en 1937 l’exposition sur l’art dégénéré organisée par Goebbels et le parti nazi, que Michel Bernard consacre ce nouveau texte porté à parts égales par la précision historique, la sensibilité et la lucidité extrêmes qu’on lui connaît.

Initiateur reconnu sur le plan artistique, mais aussi figure de proue de la mondanité et du parisianisme

Le roman s’ouvre sur une soirée de l’hiver 1925 dans un appartement de la très chic avenue de Messine à Paris.  Le marchand d’art Paul Guillaume reçoit. Cet « ancien employé d’un garage de Montmartre » a convié le gratin artistique et littéraire du moment. Picasso, Vlaminck, Van Dongen, Soutine, Utrillo, Marie Laurencin pour la peinture. Breton, Aragon, Drieu la Rochelle, Max Jacob, Delteil, Morand, Clara Malraux pour la littérature. La conversation s’interrompt quand se fait entendre le rugissement d’une puissante voiture de sport, une Bugatti type 35. Son conducteur fait bientôt son entrée et se dirige tout droit vers une grande huile sur toile de forme carrée accrochée entre la fenêtre et la cheminée de l’immense salon : « Arlequin et Pierrot », une commande de Paul Guillaume livrée par Derain quelques mois auparavant. Cette entame du roman, d’une écriture superbement évocatrice, non seulement donne à éprouver l’ambiance mélangée de créativité et de snobisme des Années Folles, mais fait immédiatement ressortir la position double que tient alors André Derain : initiateur reconnu sur le plan artistique, mais aussi figure de proue de la mondanité et du parisianisme. Le peintre de Chambourcy ne sait pas encore qu’il est en train de vivre sa plus belle saison. Celles qui suivront seront pour lui d’une tout autre nature.

Derain, auparavant si lancé dans l’avant-garde artistique et la société mondaine, se perçut doublement comme un homme du passé

Après deux premières parties centrées sur la réception de l’hiver 1925 et le départ d’octobre 1941 pour Munich, Michel Bernard évoque le retour à Paris en novembre puis le printemps1945. C’est que la participation à la tournée organisée par la propagande nazie a vite été perçue comme une maladresse par le peintre. N’avait-il pas trop facilement cédé aux insistantes invitations de la Propagandastaffel en échange d’une promesse de libération de prisonniers de guerre qui ne fut évidemment jamais tenue ? On pourrait s’interroger sur un marché de dupes dont il fut la victime certainement consentante, si l’on en juge par ses relations plutôt amènes avec l’occupant. Il reste que l’ancien combattant de 1914-1918, à l’opposé de Vlaminck, son compagnon de couchette dans le train, se percevait dans une contradiction certaine. Sans aller jusqu’à la compromission consciemment assumée par ce dernier. Puis il y eut la Libération et le dessillement qui s’ensuivit : la mémoire du peintre s’ouvrit « sur des arrière-plans sinistres. ». D’un coup Derain, auparavant si lancé dans l’avant-garde artistique et la société mondaine, se perçut doublement comme un homme du passé. Il n’avait pas imaginé que son compagnonnage avec l’occupant l’eût de fait inscrit à rebours de l’histoire en train de s’écrire. De la même façon qu’il lui fallut bientôt constater combien sa peinture soudain datait, lui qui « s’était attaché à la figuration, aux corps des femmes, aux visages, aux objets dont s’entoure l’humanité, aux paysages. » L’époque était à de nouvelles pratiques de la peinture, aux antipodes de son propre art figuratif. Quelque chose de semblable se produisait dans la littérature.

La preuve tangible qu’un travail intérieur s’était opéré en l’artiste

Les pages ultimes de « L’Automne d’André Derain » sont simplement bouleversantes. A l’hôtel Lutetia le flot des déportés s’est maintenant tari. Une commission d’épuration est à l’œuvre. Derain découvre enfin combien le voyage de 1941 ne fut pas perçu comme une maladresse d’artiste, mais comme un acte de collaboration. Michel Bernard le représente parcourant, dans une sensation de totale solitude, les rues de Montparnasse dont on avait dit qu’il était le roi. S’il échappe à une condamnation, c’est que Picasso et Aragon sont à la manœuvre. Outre leur ancienne proximité, ils s’intéressent à plus coupable que lui. Le romancier démêle avec une infinie délicatesse ce qui se joue dans cette période complexe. En 1976, Derain était mort depuis vingt-deux ans, les collectionneurs Pierre et Denise Lévy faisaient don à l’Etat d’un « ensemble d’œuvres d’André Derain parmi les plus importants au monde », qui serait ensuite présenté au musée d’Art moderne de Troyes. Dans la dernière salle, un tableau non daté retient particulièrement l’attention : dans des couleurs ternes un visage de femme aux traits émaciés et au regard fixe. On le retrouve à la toute dernière page du livre. Son titre ne laisse place à aucune ambiguïté. Pour le romancier il est la preuve tangible qu’un travail intérieur s’était opéré en l’artiste depuis le retour du funeste voyage. Sans conteste c’est un nouveau texte majeur que Michel Bernard nous donne aujourd’hui à lire. Précis et savant, sensible et subtil, et surtout s’affrontant de passionnante manière à un sujet qui ne cesse pas de rester douloureux.

« L’Automne d’André Derain » de Michel Bernard, Les Belles Lettres, 180 pages, 21,50 €
02/04/2026 – 1780 – W160

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