Huit nouvelles composent le précieux petit volume « Nous jouons pendant que Rome brûle » publié par Éric Faye chez Corti. Ce titre fait référence à l’image légendaire de Néron qui, en juillet 64 s’émerveillant devant le spectacle de Rome en feu, aurait joué de la lyre pour ajouter à la féerie du moment. C’est que l’écrivain vit dans un autre monde en grand péril, sans que rien ne semble pouvoir arrêter sa course vers l’abîme.
On n’y joue plus de la lyre, mais l’on ne cesse d’y succomber au divertissement, pris dans l’acception pascalienne du terme : une façon de détourner le regard du tragique de la condition humaine. Ainsi face au désastre en marche -multiplication des guerres, toute-puissance du numérique, bouleversement climatique, dirigeants déments- des habitants de cette planète ont créé un établissement de soins d’un genre un peu particulier. L’on y apprend en effet comment vivre en dehors de l’époque. Le texte d’ouverture du volume s’intitule très précisément « Nous jouons de la lyre pendant que Rome brûle.» Il succède à deux citations placées en épigraphe. L’une de Claude Simon, l’autre d’Alphonse de Lamartine. La première sur l’absurde comme preuve de la croyance en une raison (« L’absurde se détruit lui-même »). La seconde sur l’aveuglement devant la catastrophe (« Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle »). Dans le « Pavillon du bout du monde », fondé il y a trente-quatre ans par le professeur Lehmann, sorte de réplique contemporaine du sanatorium hors du temps du Berghof dans « La montagne magique », l’on suit une véritable cure de désintoxication à l’époque. La référence à Thomas Mann est clairement suggérée par l’allusion du narrateur aux « pensionnaires germanophones » désirant guérir de leur « Weltschmerz », ce désarroi face à la misère du monde et de l’espèce humaine.
Ce texte liminaire, pour lequel on hésite entre utopie et dystopie
Dès l’arrivée dans ce lieu à l’écart de tout l’on se trouve donc soumis à un rigoureux sevrage : « internet, téléphone, radio, télévision et presse écrite, livres récents, sans parler de la rumeur publique, du bouche-à-oreille ou de l’ouï-dire. » Unique signe visible de la persistance d’un univers au-delà des murs d’enceinte de l’immense domaine, les trainées de condensation laissées par les avions. Éric Faye évoque non sans humour cette manière d’îlot réservé à un public fortuné, un bracelet électronique en permanence au bras pour garder de la tentation de « retourner en pays de souffrance. » A cela se mesure l’absurde de la situation. Au fil des quarante-cinq pages de ce texte liminaire, pour lequel on hésite entre utopie et dystopie, c’est tout le talent d’un auteur coutumier du brouillage entre réalisme et fantastique qui se déploie. Avec, de plus en plus prégnante à mesure que le temps passe, la dimension sociale constitutive de l’être humain. Fuir la déréliction ambiante n’apparaît pas comme une solution tenable à long terme. Comme se libérer des contraintes de l’époque ne prémunit pas contre d’autres sujétions. Dans ce qui ressemble à un authentique conte moral, y compris par la qualité et la richesse de la narration, Éric Faye confirme sa haute stature dans le champ littéraire.
La beauté picturale de ce texte agit telle une pressante invite à la réflexion
On imagine le texte qui suit, sobrement intitulé « Matinée de printemps sur le boulevard », inspiré des ambiances impressionnistes de rues parisiennes à la Camille Pissaro ou à la Gustave Caillebotte. L’on y voit, prise en 1838 d’une fenêtre dans les étages hauts, une représentation du boulevard du Temple. En fait l’une des toutes premières photos d’un certain Louis-Jacques Mandé Daguerre. Contrastant avec le parfait rendu de ce paysage urbain, une minuscule zone de flou. C’est que Louis-Jacques Mandé s’y est repris à plusieurs fois pour réaliser son cliché, changeant ses plaques mais conservant le même angle de vue. La petite tache qui s’est formée, c’est un homme : « Pour la toute première fois, des humains apparaissent sur une photo de rue, sans qu’il y ait eu intention de les montrer. » Pour Éric Faye une façon tout à fait involontaire de mettre en image la relation du permanent et de l’éphémère. La beauté littéralement picturale de ce texte agit en l’espèce telle une pressante invite à la réflexion. Creusant d’une autre façon la question du sens de la présence humaine à travers le temps. En de multiples variations cette interrogation irrigue l’ensemble du volume. A quoi il convient d’ajouter la prédilection chez l’écrivain pour les légers bougés. Les trainées de condensation qui peu à peu disparaissent du ciel, le personnage indistinct enregistré sur la plaque. Ailleurs le passage insensible de la vie à la mort et l’expérience des mêmes tracas administratifs dans l’au-delà telle une répétition à l’infini, de curieux appels téléphoniques venant de l’éther à un psychanalyste, les patients d’un médecin qui se trouvent tous frappés d’une curieuse langueur, un être qui se réveille ligoté à son double, un prêtre en train de dire la messe qui s’arrête et répète en boucle les mêmes paroles à la façon d’un robot soudain dérèglé, comme une inattendue proximité de la métaphysique et de la technique.
On se rappelle que Kafka, lisant ses textes devant des auditoires pragois, suscitait des vagues de fou rire. Même si ensuite leur réception a penché du côté angoissant et torturé des choses. Peut-être parce que l’humour et le tragique étaient au fond indissociables. Toutes proportions gardées il se passe quelque chose du même ordre dans les textes d’Éric Faye. A un siècle de distance c’est une inspiration proche qui se fait entendre.
« Nous jouons pendant que Rome brûle » d’Éric Faye, Editions Corti, 160 p., 17,50€