L’un des romans importants de l’automne littéraire se présente sous un titre qui en dit à la fois l’ambition et la beauté, comme les résonances poétiques et politiques. Avec « La solitude des professeurs est infinie » Yannick Haenel s’attache en effet à restituer les débuts du parcours d’enseignant de Jean Deichel, son double romanesque, qui avait effectué sa première rentrée de professeur au début des années 1990 dans un collège d’un quartier dit sensible de Mantes-la-Jolie
Tout juste admis à l’agrégation de lettres modernes, l’étudiant rennais de vingt-deux ans, qui devait réglementairement commencer par effectuer une année de stage, avait été affecté au collège Saint-Exupéry. Inutile de chercher sur la carte scolaire : Saint-Exupéry, comme Pablo Picasso, c’est simplement l’un des noms le plus fréquemment attribués aux nouveaux établissements périurbains des années 1970-1980. Par ce choix Yannick Haenel renvoie d’entrée de jeu à une réalité facilement imaginable. Celle que découvraient, tombant souvent de haut, des cohortes de jeunes lauréats des concours, dans les académies parisiennes de Créteil et Versailles. Jean Deichel n’échappe pas à la règle commune. Sa première journée se présente comme une succession de désillusions. Depuis l’accueil réfrigérant d’une dame appartenant selon toute probabilité au personnel de service, jusqu’à la sèche convocation dans le bureau du principal : que vient donc chercher un jeune agrégé dans un collège comme Saint-Exupéry ? Une trentaine d’années plus tard, celui qui écrit se souvient encore très précisément de cette journée. De l’heure et demie de RER entre Deuil-la-Barre, où il avait trouvé à se loger dans les locaux d’un club de tennis, jusqu’à Mantes-la-Jolie. D’Ania, sa conseillère pédagogique, qui attendait le fringuant stagiaire au tournant. Du préfabriqué entouré d’herbes folles, où il allait intervenir six heures par semaine devant la 6ème B. De l’ambiance de rentrée dans la salle des professeurs, de l’écot à payer pour l’utilisation de la machine à café, de Sabine « dont le visage radieux illumina cette matinée », mais surtout de la sensation de solitude extrême qu’il avait éprouvée.
Le stagiaire avait lu devant sa classe une page de « L’Amant »
D’autres rentrées avaient suivi, dans d’autres établissements, neuf années durant, avant que Deichel/Haenel ne quitte l’enseignement. Il était arrivé à Saint-Exupéry habité par la littérature, suscitant autour de lui davantage de méfiance que de sympathie. Un inspecteur général venu assister à l’un de ses cours n’avait pas eu de mots assez durs pour sa pratique. De celui-ci Yannick Haenel, dans une scène d’anthologie, brosse un portrait en lequel se donne à reconnaître un épigone du Sixtus Beckmesser des « Maîtres chanteurs de Nuremberg » : ce greffier de la ville et« marqueur » du concours de chant, qui incarne la tradition figée, la pédanterie et l’obsession des règles dans l’opéra de Wagner. Le stagiaire avait lu devant sa classe une page de « L’Amant » dans laquelle la narratrice dresse un bouleversant portrait de sa mère dans la maison au-dessus du Mékong. Puis il avait colligé avec ses élèves les premiers éléments d’une analyse textuelle. Et la belle mécanique de l’élucidation s’était soudain grippée. Un élève n’avait plus joué le jeu. L’IG s’était engouffré dans la brèche, mettant à profit ce raté pour disqualifier le travail entrepris. Et plus largement une vision de la littérature et de son enseignement.
Un autre récit, de nature plus intime
Indissociablement lié à ce récit des débuts dans la profession se déroule un autre récit, de nature plus intime, sur ce qui nourrit la sensibilité du narrateur et fonde en quelque sorte son appétence pour la littérature. Tel le spectacle des herbes et des arbres derrière son préfabriqué. Tels les feuilles et autres bouts de végétaux qu’il aime à enfouir et toucher au fond de ses poches. Telle encore la terre battue du tennis de Deuil-la-Barre, une « œuvre d’art. » Sa sensibilité est faite aussi de sensualité. Jusque dans les moments de grâce où dans la classe une dynamique s’enclenche, une transmission s’opère, une « onde de sympathie studieuse », authentique jouissance, se diffuse. Tout ce qui n’appartient qu’à l’écriture littéraire de pouvoir faire partager. Car il faut se souvenir que le plus souvent l’« on veille sur une classe comme sur un volcan. » Durant ses neuf années d’enseignement Deichel/Haenel n’avait jamais cessé un seul instant d’éprouver cette double sensation. Irait-on jusqu’à parler de schizophrénie ? Car, écrit-il, « rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde. »
La réécriture enrichie par une compréhension rétrospective
Tout cela, le narrateur l’avait restitué dans un manuscrit. Au fil des années l’ambition littéraire était restée intacte. Il ne peut aujourd’hui que se souvenir des pages dans lesquelles l’écriture transfigurait ses expériences et leur donnait une cohérence. Son texte, un « chant […] venu des années difficiles », s’était perdu lors d’une rupture amoureuse. L’on assiste ici à sa réécriture, enrichie par une compréhension rétrospective. C’est ainsi que l’autre événement marquant de sa première année à Saint-Exupéry, en parfaite symétrie avec le désabusement de la rentrée, avait été une catastrophe le dernier jour de l’année. Plus tard celle-ci avait pris un inattendu sens nouveau. Une collègue d’arts plastiques quittait l’établissement. Une somme rondelette avait été rassemblée, qui avait permis de lui acheter dans une boutique de musée la copie d’un vase antique « sombre et rouge, comme les céramiques gréco-romaines. » Mais Deichel, très alcoolisé, s’était effondré sur le précieux objet. De ce scandale à valeur symbolique du vase brisé et de la réprobation qui s’ensuivit il ne s’était jamais remis. Son statut de marginal s’en était trouvé renforcé en même temps que sa propre sensation de fragilité.
Ce qui frappe à la lecture de ce texte qui affiche clairement son inspiration biographique mais s’inscrit sans aucun conteste dans le genre romanesque, c’est la constante interaction du vécu au jour le jour avec le vécu littéraire. Ainsi les circonstances de l’assassinat en 2020 de Samuel Paty lui étaient apparues comme une confirmation de la solitude des professeurs. Ce grand lecteur de Charlotte Delbo y distinguait également la continuation sous une forme nouvelle du pire obscurantisme. Car ici tout se rejoint, faisant de ce texte l’une des lectures incontournables de l’automne littéraire.
« La solitude des professeurs est infinie » de Yannick Haenel, Gallimard, 320 pages, 21,50 €