Les deux premiers romans d’Anne Godard, « L’Inconsolable » (2006) et « Une chance folle » (2017), avaient impressionné par l’acuité clinique du regard de l’autrice, dans l’exploration des non-dits et des mensonges du roman familial. « Nous aussi » vient à son tour un peu plus creuser cette délicate matière. Sauf qu’ici un « on » collectif apparaît comme voix narrative, non sans raison
L’incipit trace ce qui apparaît bien davantage qu’un simple décor : « On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. » Ce « on », c’est en effet une famille occupant la totalité d’un immeuble du Vème arrondissement. Quatre bâtiments autour d’une cour, avec dans les étages élevés vue sur le Panthéon et Notre-Dame. Lieu d’habitation très chic pour ces représentants de la bourgeoisie catholique. Se présentant tel un bloc sans la moindre fissure. Parents, enfants, oncles, tantes, cousines et cousins semblent y cohabiter dans une absolue osmose. Pendant les vacances ce petit monde, ne cessant de pratiquer un entre-soi décomplexé, migre, « à dix, quinze, vingt, trente », vers le grand chalet qu’il possède en Savoie. Chez ces gens-là on ne prend pas le métro : « jamais eu besoin de descendre sous terre », dit une première voix. Plus tard les enfants se retrouveront au lycée Henri-IV. Puis ils intègreront l’Ecole normale, l’Ecole centrale, l’Ecole polytechnique, l’Ecole des mines, l’Ecole des ponts et chaussées, éventuellement Sciences Po. La route est toute tracée. On les verra assister aux mêmes spectacles, fréquenter les mêmes musées et les mêmes expositions. Car « on est conscients de ce qu’on sait, pas seulement les lectures ou les tableaux, mais le langage, l’art de vivre, les bonnes manières. » Le champ exploré il y a près d’un demi-siècle par Pierre Bourdieu dans « La Distinction » n’a guère évolué. Ce qui très précisément ressort des premiers chapitres de « Nous aussi », succession de rapides coups d’œil accusateurs sur un univers de privilégiés, sûr de soi et corseté.
L’on se doute bien qu’une telle impeccable façade n’est pas exempte de défauts
Ici le sentiment d’appartenance apparaît constitutif d’une identité sociale. Anne Godard établit de véritables listes qui disent aussi bien l’accumulation culturelle que l’accumulation matérielle. Rien d’étonnant qu’ici la mémoire soit celle que la famille au fil du temps s’est construite, d’un seul tenant, sans possibilité d’écart. Ainsi en tout cas se donne à voir le roman familial. Présentable, enviable, du moins en apparence. Les voix qui se font entendre se fondent dans ce « on » et ce « nous. » Comme si la parole personnelle devait s’effacer au profit de la seule expression acceptable : celle du groupe, pour ne pas dire du clan. L’on se doute bien qu’une telle impeccable façade n’est pas exempte de défauts. Même si rien ne s’en laisse d’abord deviner. Comme sur le mur qui conduit à la cuisine dans le chalet. L’immense arbre généalogique de la famille s’y trouve représenté. Avec son enchevêtrement de branches. Avec ces prénoms se répétant de génération en génération. Dans les dix chambres se sont succédé des enfants qui ont joué aux mêmes jeux et partagé les mêmes curiosités propres à leur âge, peut-être même un peu plus. Des adultes qui ont perpétué les codes reçus en héritage dans ce qui tient du « phalanstère. »
Anne Godard soulève la chape d’honorabilité qui pour la famille tient lieu de marqueur social
Un jour, à Paris, tout juste sorti de l’enfance, l’un d’eux avait sauté par une fenêtre de l’orgueilleux immeuble. Le grand corps familial avait encaissé le choc, avant de vite retrouver ses habitudes et ses certitudes. Mais l’onde de la mort du cousin avait troublé la belle surface d’impassibilité. Une voix, qui maintenant se fait entendre, est celle d’une femme dont le parcours singulier se révèle, lézardant le bloc d’indifférenciation. Elle est mathématicienne, célibataire, sans enfants, a enseigné le français dans le sud algérien. D’elle, on fait peu de cas : une anomalie bizarrement sortie du moule commun. Une autre voix féminine évoque le mariage avec une compagne… Anne Godard soulève la chape d’honorabilité qui pour la famille tient lieu de marqueur social. Elle donne à voir les non-dits et les secrets, comme les violences de tous ordres, auxquelles une promiscuité obligée expose les enfants. Plus tard on pratiquera le refoulement et le déni, sinon l’amnésie, sans pouvoir empêcher la rémanence de ce que, vu de l’extérieur, l’on identifie de toute évidence comme de profonds traumatismes. La défenestration du cousin aura commencé d’ébranler l’impeccable récit familial.
Une véritable mythologie familiale
C’est à la sœur du jeune suicidé qu’il appartient de faire bouger les éclairages. Un autre récit émerge, qui dit le côté obscur de la belle histoire partagée. Les jeux troubles, la lourdeur, au propre et au figuré, de tel ou tel cousin, l’insistante visite de l’oncle le soir dans la chambre. Ce qu’ailleurs, dans un autre monde, on désigne sous les mots d’attouchements, de viol et d’inceste. Dans les dernières pages de ce texte bouleversant et dénonciateur la narratrice évoque une scène hallucinante de l’enfance, racontée par sa propre mère : « elle devait se laver la bouche au savon, si elle l’avait souillée de vilains mots. » Et elle poursuit : « Elle ne veut pas qu’on en prononce, elle ne veut pas qu’on soit salis, elle ne trouve pas ça drôle, ces mots qui déforment nos bouches d’enfants. » Façon pour la mère d’entretenir et perpétuer ce qui s’apparente à une véritable mythologie familiale, cet immuable récit d’une distinction qui l’élève au-dessus du commun. La charge est puissante. En 115 séquences de deux pages, qui donnent au roman sa dynamique et construisent l’équivalent littéraire d’une image en 3D de ce singulier magma, Anne Godard laisse apparaître ce qu’une apparente évidence de normalité dissimule de profondément trouble. Prenant dès ses toutes premières lignes, proposant au fil des pages une critique de plus en plus impitoyable de cet univers catholique grand bourgeois, son singulier roman donne tout simplement à voir la face sombre de « La Distinction. »
« Nous aussi » d’Anne Godard, Actes Sud, 238 pages, 20 €