{"id":1373,"date":"2023-09-07T16:13:52","date_gmt":"2023-09-07T14:13:52","guid":{"rendered":"http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/?p=1373"},"modified":"2023-09-07T16:36:15","modified_gmt":"2023-09-07T14:36:15","slug":"francoise-wuilmart","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/2023\/09\/07\/francoise-wuilmart\/","title":{"rendered":"Pourquoi retraduire ?"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading alignwide has-text-align-center\"><strong>Les Editions Bouquins s&rsquo;appr\u00eatent \u00e0 faire para\u00eetre une nouvelle traduction du \u00ab\u00a0Marie Antoinette\u00a0\u00bb de Stefan Zweig. La germaniste Fran\u00e7oise Wuilmart s&rsquo;explique ici sur la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9guli\u00e8rement retraduire les oeuvres du patrimoine litt\u00e9raire. Pour r\u00e9pondre aux exigences du temps comme pour avancer dans leur compr\u00e9hension. Ci-dessous sa pr\u00e9face, avec son aimable autorisation et celle de l&rsquo;\u00e9diteur<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"554\" height=\"732\" src=\"http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Wuilmart.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1376\" srcset=\"http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Wuilmart.jpg 554w, http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Wuilmart-227x300.jpg 227w\" sizes=\"auto, (max-width: 554px) 100vw, 554px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-left\">Cette pr\u00e9face a deux objectifs&nbsp;: d\u00e9montrer la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d\u2019une retraduction de cette fabuleuse biographie et montrer en quoi elle est d\u2019une br\u00fblante actualit\u00e9.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier traducteur transmet le contenu mais pas la forme<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Tout d\u2019abord, en effet, pourquoi retraduire ce texte mis une premi\u00e8re fois, avec succ\u00e8s, sur le march\u00e9 fran\u00e7ais en 1933&nbsp;? La coutume veut certes que l\u2019on retraduise tous les vingt ou trente ans, ne serait-ce que parce qu\u2019une langue \u00e9volue, se modifie et devient d\u00e9su\u00e8te, et si l\u2019original ne vieillit pas, les traductions qui se succ\u00e8dent, h\u00e9las, prennent des rides. Pourtant, l\u00e0 n\u2019est pas la raison v\u00e9ritable. Rappelons d\u2019abord, que c\u2019est \u00e0 Alzir Hella que l\u2019on doit d\u2019avoir fait conna\u00eetre Zweig dans la francophonie et d\u2019y avoir suscit\u00e9 l\u2019enthousiasme pour cet auteur, mais aupr\u00e8s d\u2019un public qui, forc\u00e9ment, n\u2019avait pas connaissance de l\u2019original. Alzir Hella raconte l\u2019histoire de Marie-Antoinette, qui en soi est passionnante, et c\u2019est peu dire, mais il ne la d\u00e9peint pas \u00e0 travers les lunettes de l\u2019auteur. Il faut dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019\u00e9thique de la traduction \u00e9tait beaucoup plus l\u00e2che qu\u2019actuellement, et que les traducteurs (parfois m\u00eame avec l\u2019aval de l\u2019auteur ou sur le conseil de l\u2019\u00e9diteur) se permettaient bien des licences&nbsp;: omettre ici, \u00e9dulcorer l\u00e0, acclimater \u00e0 la culture d\u2019arriv\u00e9e, et j\u2019en passe. En langage traductologique, on pourrait dire que le premier traducteur transmet le contenu mais pas la forme, pas le style ni la \u00ab&nbsp;vision du monde&nbsp;\u00bb propre \u00e0 l\u2019auteur. Par exemple l\u00e0 o\u00f9 Zweig parle d\u2019un \u00ab&nbsp;tsunami historique qui d\u00e9ferle et balaie tout sur son passage&nbsp;\u00bb, Alzir Hella r\u00e9sumera en traduisant par \u00ab&nbsp;une grande catastrophe&nbsp;\u00bb&nbsp;; ou encore, l\u00e0 o\u00f9 Zweig sugg\u00e8re la vie et l\u2019\u00e9motion, en style presque direct&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce qu\u2019elle veut c\u2019est vivre, vivre et encore vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb (on entend pour ainsi dire les accents de la jeune voix), Alzir Hella nous offre un constat abstrait et parle de&nbsp;: \u00ab&nbsp;son amour de la vie&nbsp;\u00bb. Certes le sens y est, \u2026 mais \u00e9crire, n\u2019est-ce pas aussi v\u00e9hiculer ce sens via la forme, sugg\u00e9rer, sensibiliser et non seulement relater&nbsp;?<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans cette premi\u00e8re traduction, le style de Zweig est donc rabot\u00e9, conceptualis\u00e9, banalis\u00e9. Nous avons au contraire voulu reproduire ce style \u00e0 l\u2019identique, avec toutes ses m\u00e9taphores pr\u00e9gnantes, jusqu\u2019\u00e0 garder les fameuses redondances de l\u2019auteur, pour ainsi dire ses \u00ab&nbsp;tics&nbsp;\u00bb, qui sont aussi sa marque stylistique. Son \u00e9criture est habit\u00e9e par un souffle incontestable qui porte et transporte, et sur ce plan Alzir Hella semble manquer de souffle. La lecture du texte original nous fait \u00ab&nbsp;sentir&nbsp;\u00bb que Zweig aime Marie-Antoinette, alors qu\u2019Alzir Hella, plus froid, plus factuel, plus direct, garde ses distances. En un mot comme en cent&nbsp;: ce que nous avons voulu reproduire dans cette nouvelle traduction, c\u2019est la sp\u00e9cificit\u00e9 d\u2019un style, avec toute sa force, sa passion, parfois presque hyst\u00e9rique, son amour de la vie, de l\u2019\u00eatre humain \u2026 de la v\u00e9rit\u00e9 et de la justice.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On aurait presque envie de faire dire \u00e0 Zweig&nbsp;: \u00ab&nbsp;Marie-Antoinette, c\u2019est moi&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Venons-en maintenant au texte lui-m\u00eame. Nous le savons, Zweig \u00e9tait contemporain et grand admirateur de Freud, avec qui il a entretenu une belle relation \u00e9pistolaire et de qui il s\u2019est vu couvert d\u2019\u00e9loges pour la dimension psychologique notamment de ses nouvelles. Et en effet, le champ s\u00e9mantique psychanalytique est bel et bien exploit\u00e9 dans ce r\u00e9cit, (et l\u00e0 aussi \u00e9vacu\u00e9 par Alzir Hella). La biographie de Marie-Antoinette est carr\u00e9ment plac\u00e9e dans l\u2019optique de l\u2019analyse psychologique. Ainsi pourrait-on, pour le dire bri\u00e8vement et grossi\u00e8rement, ramener l\u2019origine de la R\u00e9volution fran\u00e7aise au fait que Louis XVI, les sept premi\u00e8res ann\u00e9es de son mariage, \u00e9tait impuissant, ce que d\u00e9montre le texte, mettant l\u2019accent sur \u00ab&nbsp;l\u2019effet domino&nbsp;\u00bb de la cause premi\u00e8re. Mais ce qu\u2019il y a d\u2019\u00e9poustouflant dans tout le r\u00e9cit, c\u2019est cette proximit\u00e9 presque intime de Zweig avec son h\u00e9ro\u00efne, comme s\u2019il \u00e9tait aupr\u00e8s d\u2019elle, cam\u00e9ra au poing, voire, en elle. On aurait presque envie de faire dire \u00e0 Zweig&nbsp;: \u00ab&nbsp;Marie-Antoinette, c\u2019est moi&nbsp;\u00bb. Rappelons enfin que toute la narration s\u2019appuie sur des documents d\u2019archives, documents qui pour Zweig sont un incontournable squelette sur lequel il met de la chair. Tous les faits historiques sont vivifi\u00e9s, revivifi\u00e9s, mais dans le respect total de leur v\u00e9racit\u00e9.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Enfin, on le sait, Zweig est un ma\u00eetre du suspense. Le texte qui suit est donc forc\u00e9ment passionnant. On est tenu en haleine et c\u2019est l\u00e0 l\u2019une des grandes forces de Zweig&nbsp;: maintenir en haleine, d\u2019autant que la tension ainsi cr\u00e9\u00e9e est en grande partie psychologique.&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est non seulement un r\u00e9gicide, mais aussi un f\u00e9minicide<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Tout grand texte d\u2019auteur \u00e9chappe \u00e0 son \u00e9poque, la d\u00e9passe. Et c\u2019est&nbsp; le cas de Marie-Antoinette. Voil\u00e0 une femme comme toutes les autres, une \u00ab&nbsp;femme ordinaire&nbsp;\u00bb, litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;moyenne&nbsp;\u00bb qui est, <em>nolens volens<\/em>, livr\u00e9e \u00e0 l\u2019Histoire, alors que tout ce qu\u2019elle voulait c\u2019\u00e9tait \u2026 s\u2019amuser, jouir de la vie, de sa jeunesse&nbsp;; mais voil\u00e0, mari\u00e9e pour des raisons d\u2019\u00e9tat \u00e0 quatorze ans, elle devient reine de France \u00e0 dix-huit ans, et de la couronne elle prendra tous les avantages sans en assumer les devoirs. Seul le malheur, la trag\u00e9die que sera son destin, lui fera prendre conscience de son r\u00f4le et de sa dignit\u00e9 de souveraine. C\u2019est face \u00e0 la mort que cette personnalit\u00e9 au d\u00e9part \u00e9gocentrique et futile, prendra toute son envergure presque imp\u00e9riale, celle d\u2019une Habsbourg.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Pourtant ce n\u2019est pas la reine que le peuple, avant tout, conspuera, m\u00e9prisera, insultera, tra\u00eenera dans la boue, non, c\u2019est la femme. En cela ce r\u00e9cit est d\u2019une br\u00fblante actualit\u00e9, car c\u2019est non seulement un r\u00e9gicide, mais aussi un f\u00e9minicide qu\u2019il met en sc\u00e8ne, et rappelons qu\u2019en ce vingt et uni\u00e8me si\u00e8cle, le mouvement f\u00e9ministe rel\u00e8ve enfin le fait que la femme, objet sexuel, est souvent coupable\u2026 d\u2019\u00eatre femme, tout simplement. Marie-Antoinette est la \u00ab&nbsp;catin couronn\u00e9e&nbsp;\u00bb, celle qui au Trianon aurait organis\u00e9 des parties fines, celle qui aurait eu des relations saphiques avec ses meilleures amies et qui, <em>last but not least<\/em>, aurait d\u00e9voy\u00e9 son propre fils dans l\u2019inceste, celle enfin qui aurait dilapid\u00e9 la cassette royale et affam\u00e9 le peuple pour servir son plaisir de femme. Et c\u2019est cette \u00ab&nbsp;royale putain&nbsp;\u00bb qui sera condamn\u00e9e par le plus vil des repr\u00e9sentants populaires de l\u2019\u00e9poque&nbsp;: H\u00e9bert, qui la poussera dans le caniveau, acclam\u00e9 par le peuple en mal de bouc-\u00e9missaire. Et pourtant c\u2019est cette m\u00eame femme qui gardera la t\u00eate haute jusqu\u2019au bout, faisant fi de toute cette vulgarit\u00e9 qui voulait sa peau.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Une autre qualit\u00e9 majeure de ce r\u00e9cit a retenu toute notre attention&nbsp;: la profonde humanit\u00e9 rep\u00e9r\u00e9e dans les relations inter-sociales. La foule n\u2019est jamais une somme d\u2019individus qui restent eux-m\u00eames et se respectent, comme si l\u2019\u00eatre humain se fondait justement dans la masse et ne parlait plus de sa propre voix mais d\u2019une seule gorge commune, celle d\u2019une puissance \u00ab&nbsp;\u00e9l\u00e9mentaire&nbsp;\u00bb, comme dit Zweig. Ainsi la masse populaire se dresse-t-elle contre Marie-Antoinette \u00ab&nbsp;comme un seul homme&nbsp;\u00bb, alors que chaque individu c\u00f4toyant de pr\u00e8s la reine, que ce soit au Temple ou \u00e0 la Conciergerie, deviendra syst\u00e9matiquement sensible \u00e0 son humanit\u00e9, et tombera sous le charme de sa v\u00e9ritable grandeur. De m\u00eame, les ge\u00f4liers seront \u00e9mus de voir Louis XVI, cet homme brave et d\u00e9bonnaire, se promener avec son petit gar\u00e7on \u00e0 la main dans les jardins du Temple, comme tout \u00ab&nbsp;p\u00e8re normal&nbsp;\u00bb. C\u2019est donc ici aussi une dimension psychologique d\u2019envergure qui est mise en \u00e9vidence dans cette opposition entre le comportement de masse, global et aveugle, et celui de l\u2019\u00eatre humain dans son contact social et intime.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au c\u0153ur d\u2019un des tournants les plus complexes, grandioses et tragiques de l\u2019Histoire mondiale<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Enfin, deux \u00e9v\u00e9nements sont ici mis sous la loupe et expos\u00e9s avec une rigueur digne du chercheur scientifique&nbsp;: l\u2019Affaire du Collier, et la relation de la reine avec le comte su\u00e9dois Axel de Fersen. Dans les deux cas, Zweig \u00e9vacue syst\u00e9matiquement tout document d\u2019archive suspect, car nombreuses, tr\u00e8s nombreuses furent les contrefa\u00e7ons \u00e9pistolaires. Dans les deux cas et comme l\u2019explique d\u2019ailleurs Zweig lui-m\u00eame dans la postface, les faits sont retrac\u00e9s avec une extr\u00eame pr\u00e9cision et se fondent sur des r\u00e9f\u00e9rences ultra-document\u00e9es. Quant \u00e0 la relation entre Marie-Antoinette et le bel Axel de Fersen&nbsp;: aucun doute, ils furent amants et cette fois c\u2019est non seulement sur les archives, les lettres \u00ab&nbsp;ratur\u00e9es&nbsp;\u00bb puis r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par les techniques modernes que se base Zweig, mais avant tout sur la psychologie des deux personnages, et l\u2019on en sort convaincu.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Oui, tout est convaincant dans cette biographie qui mieux qu\u2019un film ou qu\u2019une pi\u00e8ce radiophonique plonge, sensiblement, le lecteur au c\u0153ur d\u2019un des tournants les plus complexes, grandioses et tragiques de l\u2019Histoire mondiale. Zweig n\u2019a rien affabul\u00e9, et c\u2019est en fin psychologue qu\u2019il a su d\u00e9chiffrer, litt\u00e9ralement d\u00e9crypter la lettre et l\u2019esprit des \u00e9crits consult\u00e9s dans les archives, et qu\u2019il a su, en bon freudien, lire avec une g\u00e9niale perspicacit\u00e9 entre les lignes.<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Fran\u00e7oise Wuilmart<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">07\/09\/2023<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Editions Bouquins s&rsquo;appr\u00eatent \u00e0 faire para\u00eetre une nouvelle traduction du \u00ab\u00a0Marie Antoinette\u00a0\u00bb de Stefan Zweig. La germaniste Fran\u00e7oise Wuilmart s&rsquo;explique ici sur la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9guli\u00e8rement retraduire les oeuvres du patrimoine litt\u00e9raire. Pour r\u00e9pondre aux exigences du temps comme pour avancer dans leur compr\u00e9hension. 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