{"id":1757,"date":"2024-04-04T11:42:51","date_gmt":"2024-04-04T09:42:51","guid":{"rendered":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/?p=1757"},"modified":"2024-04-06T16:41:42","modified_gmt":"2024-04-06T14:41:42","slug":"olivier-bordacarre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/2024\/04\/04\/olivier-bordacarre-2\/","title":{"rendered":"Olivier Borda\u00e7arre"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading alignfull has-text-align-center\"><strong>Dans \u00ab&nbsp;<em>Appartement 816<\/em>&nbsp;\u00bb (L\u2019Atalante, 2021) Olivier Borda\u00e7arre mettait en sc\u00e8ne un implacable sc\u00e9nario noir \u00e0 l\u2019heure du confinement. Il r\u00e9cidive aujourd\u2019hui avec \u00ab&nbsp;<em>La Disparition d\u2019Herv\u00e9 Snout<\/em>&nbsp;\u00bb, un stup\u00e9fiant roman qui &nbsp;&nbsp;glace les sangs. L\u2019h\u00e9moglobine, animale et humaine, y coule en effet \u00e0 gros bouillons. Au centre se tient le patron d\u2019un abattoir d\u2019une petite ville de province, un certain Herv\u00e9 Snout<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"543\" height=\"749\" src=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BORDA.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1762\" srcset=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BORDA.jpg 543w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BORDA-217x300.jpg 217w\" sizes=\"auto, (max-width: 543px) 100vw, 543px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Screenshot<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">C\u2019est peu dire qu\u2019Olivier Borda\u00e7arre s\u2019affirme de livre en livre comme un ma\u00eetre du roman noir. Par son inspiration comme par la singularit\u00e9 de son \u00e9criture. \u00ab&nbsp;<strong><em>La Disparition d\u2019Herv\u00e9 Snout<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb en fournit l\u2019illustration peut-\u00eatre le plus \u00e9clatante. Le roman s\u2019articule en 35 chapitres tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment situ\u00e9s&nbsp;: cuisine des Snout, abattoir, bureau du patron, bar gendarmerie&#8230; Tous horodat\u00e9s autour du m\u00eame point d\u2019origine, le mardi 16 avril 2024 \u00e0 09h30, &nbsp;date et heure de la derni\u00e8re apparition du personnage principal, alors qu\u2019\u00e0 v\u00e9lo il quittait la maison familiale pour se rendre \u00e0 son travail. Il y aura l\u2019apr\u00e8s, mais aussi l\u2019avant de sa disparition, selon une chronologie savamment \u00e9labor\u00e9e, \u00e0 la minute pr\u00e8s, qui participe \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 dramatique d\u2019une sanglante histoire relevant elle-m\u00eame du drame social. Avec une multiplicit\u00e9 de personnages en laquelle se retrouve la vari\u00e9t\u00e9 du monde r\u00e9el. Sur tout cela un narrateur, qu\u2019on imagine en porte-parole de l\u2019auteur, porte un regard clinique et cruel, mais non d\u00e9nu\u00e9 d\u2019ironie, qui donne au roman sa fascinante tonalit\u00e9.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La viande aura pour eux une saveur famili\u00e8re<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Cela commence, \u00e0 la fa\u00e7on du th\u00e9\u00e2tre classique, par un prologue charg\u00e9 de pr\u00e9senter les principaux personnages. En l\u2019esp\u00e8ce les deux que ne mentionne pas le titre, mais dont le r\u00f4le s\u2019av\u00e8rera finalement d\u00e9terminant, Gabin Raybert et Gustave Romonde, respectivement 34 et 32 ans. Le premier, fils de Nadine Raybert, m\u00e8re \u00ab&nbsp;<em>de substitution<\/em>&nbsp;\u00bb, et de son mari Alain, m\u00e9canicien automobile. Le second, enfant fragile maltrait\u00e9 par sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re (\u00ab&nbsp;<em>deux furies<\/em>&nbsp;\u00bb), plac\u00e9 depuis 2004 par les services sociaux chez les Raybert. Vingt ans plus tard&nbsp; Gab venait de faire embaucher Gus dans son \u00e9quipe \u00e0 l\u2019abattoir. L\u2019action, dont ils seraient les protagonistes en premi\u00e8re ligne, allait s\u2019enclencher. Cela commence donc le mardi 16 avril 2024, \u00e0 20h04, \u00ab&nbsp;<em>Dix heures et tente-quatre minutes apr\u00e8s la disparition<\/em>&nbsp;\u00bb, pr\u00e9cise le narrateur. Ce soir-l\u00e0 Odile Snout, 38 ans, a cuisin\u00e9 un b\u0153uf bourguignon pour les 45 ans de son \u00e9poux Herv\u00e9. La viande aura pour eux une saveur famili\u00e8re&nbsp;: elle vient de son abattoir. D\u2019entr\u00e9e de jeu Olivier Borda\u00e7arre introduit dans son r\u00e9cit des \u00e9l\u00e9ments destin\u00e9s \u00e0 produire un effet retard. Le bourguignon en est un, et certainement pas le moindre. Herv\u00e9 Snout n\u2019a donc pas r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 le domicile familial. Il ne le fera pas davantage le lendemain ni les jours qui suivent. En fait plus jamais on le reverra. Il n\u2019a laiss\u00e9 aucune trace. Le v\u00e9lo a \u00e9galement disparu. Pour les gendarmes charg\u00e9s de l\u2019enqu\u00eate toutes les pistes sont envisageables, y compris une disparition volontaire.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Olivier Borda\u00e7arre malaxe magistralement la p\u00e2te du r\u00e9el<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Peu \u00e0 peu, tandis que le narrateur multiplie les allers et retours entre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, un tableau d\u2019une extraordinaire richesse se compose. On y voit Odile et Herv\u00e9 Snout, &nbsp;leurs enfants \u00ab&nbsp;<em>jumeaux dizygotes de quatorze ans&nbsp;<\/em>\u00bb Eddy et Tara, les \u00ab&nbsp;fr\u00e8res&nbsp;\u00bb Gab et Gus et les parents Raybert, des ouvriers, &nbsp;l\u2019ancienne et la nouvelle secr\u00e9taire de l\u2019abattoir, des coll\u00e9giens, les gendarmes, la propri\u00e9taire du bar \u00ab&nbsp;Le Kahoua&nbsp;\u00bb, le m\u00e9decin tr\u00e8s personnel d\u2019Odile Snout, un \u00e9lu local non moins intime\u2026&nbsp; Olivier Borda\u00e7arre malaxe magistralement la p\u00e2te du r\u00e9el, des relations sociales, des antagonismes de classes, des ambigu\u00eft\u00e9s de la vie de couple. Sans oublier ceux que l\u2019abattoir tue en masse, les animaux fournisseurs de viande, dont il restitue la g\u00e9henne \u00e0 la fa\u00e7on virulente des expressionnistes. Les sc\u00e8nes d\u2019abattage, \u00e0 la limite du supportable, se pr\u00e9sentent ici comme des moments de retour d\u2019une barbarie pr\u00e9tendument disparue. Peu de distance s\u00e9pare l\u2019abattoir, ses cris, son bruit et sa fureur, de la confortable demeure familiale des Snout, en mani\u00e8re d\u2019illustration de cette proximit\u00e9. Ce qui va se d\u00e9rouler pendant la journ\u00e9e du 16 avril en apportera l\u2019\u00e9clatante confirmation.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Olivier Borda\u00e7arre construit en l\u2019esp\u00e8ce un sc\u00e9nario incroyablement machiav\u00e9lique, qui ne cesse de franchir dans les deux sens l\u2019\u00e9troite fronti\u00e8re entre civilisation et barbarie. Herv\u00e9 Snout, le patron, Gab et Gus, ses deux employ\u00e9s \u00e0 l\u2019abattage, s\u2019en pr\u00e9sentent telles les vivantes illustrations. Sans compter l\u2019organisation m\u00eame du texte, son d\u00e9coupage pourrait-on dire, qui renvoie \u00e0 des d\u00e9coupes plus triviales. Ce r\u00e9cit tendu \u00e0 l\u2019extr\u00eame, sur des enjeux extr\u00eamement contemporains, se pr\u00e9sente comme une totale r\u00e9ussite. D\u2019un m\u00eame mouvement roman noir et fable sociale, il ne cesse de produire du sens, dans son d\u00e9tail comme dans ses grandes masses. Par exemple dans une saisissante phrase en guise de portrait d\u2019Herv\u00e9 Snout\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il \u00e9tait le ma\u00eetre du muscle comestible, du muscle de l\u2019autre exploit\u00e9, du muscle au service de l\u2019humanit\u00e9.<\/em>\u00a0\u00bb Snout, palindrome de \u00ab\u00a0tuons\u00a0\u00bb. Ne reste plus alors qu\u2019\u00e0 r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme de sa disparition.<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;<strong><em>La Disparition d\u2019Herv\u00e9 Snout<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb, d\u2019Olivier Borda\u00e7arre, Deno\u00ebl, 368 p., 21 \u20ac<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">04\/04\/2024 \u2013 1697 \u2013 W78<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans \u00ab&nbsp;Appartement 816&nbsp;\u00bb (L\u2019Atalante, 2021) Olivier Borda\u00e7arre mettait en sc\u00e8ne un implacable sc\u00e9nario noir \u00e0 l\u2019heure du confinement. Il r\u00e9cidive aujourd\u2019hui avec \u00ab&nbsp;La Disparition d\u2019Herv\u00e9 Snout&nbsp;\u00bb, un stup\u00e9fiant roman qui &nbsp;&nbsp;glace les sangs. L\u2019h\u00e9moglobine, animale et humaine, y coule en effet \u00e0 gros bouillons. 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