{"id":2866,"date":"2026-02-24T11:53:44","date_gmt":"2026-02-24T10:53:44","guid":{"rendered":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/?p=2866"},"modified":"2026-03-01T14:50:56","modified_gmt":"2026-03-01T13:50:56","slug":"thomas-mann","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/2026\/02\/24\/thomas-mann\/","title":{"rendered":"Thomas MANN"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading alignfull has-text-align-center\"><strong>Il faut lire ou relire<em>\u00ab&nbsp;Les Buddenbrook<\/em>&nbsp;\u00bb, le chef d\u2019\u0153uvre que Thomas Mann fit para\u00eetre en 1901, \u00e0 26 ans. La nouvelle version qu\u2019en propose Olivier Le Lay, l\u2019un des traducteurs les plus dou\u00e9s de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, donne en effet au tout premier roman du futur Prix Nobel un spectaculaire surcro\u00eet d\u2019\u00e9nergie. Et rappelle opportun\u00e9ment qu\u2019il n\u2019est gu\u00e8re que la richesse de l\u2019\u00e9criture romanesque pour appr\u00e9hender le r\u00e9el dans son infinie complexit\u00e9.<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"374\" height=\"536\" src=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/MANN.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2873\" srcset=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/MANN.png 374w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/MANN-209x300.png 209w\" sizes=\"auto, (max-width: 374px) 100vw, 374px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Mais pourquoi retraduire l\u2019un de ces textes, dont on dit commun\u00e9ment qu\u2019ils ne vieillissent pas&nbsp;? Fran\u00e7oise Wuilmart, th\u00e9oricienne de la traduction et autre grande traductrice de l\u2019allemand (Ernst Bloch, Stefan Zweig, Jean Am\u00e9ry\u2026) apporte la r\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>le texte original ne vieillit pas, alors que les traductions vieillissent, avec comme corollaire : les traductions doivent sans cesse \u00eatre remises sur le m\u00e9tier<\/em>.&nbsp;\u00bb Autrement dit, celui qui traduit le fait avec son v\u00e9cu, la langue de son temps, sa culture propre, sa perception de la <em>voix <\/em>du texte. Autant de param\u00e8tres qui ne se recouvrent pas \u00e0 l\u2019identique d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre. Que l\u2019on compare les premi\u00e8res versions fran\u00e7aises de Kafka avec les plus r\u00e9centes&nbsp;: l\u2019on n\u2019y lira assur\u00e9ment pas le m\u00eame texte alors que l\u2019original n\u2019aura subi aucune variation. C\u2019est aujourd\u2019hui ce qui se passe, certes dans une mesure moindre avec \u00ab&nbsp;<strong><em>Les Buddenbrook<\/em><\/strong>.&nbsp;\u00bb On y reviendra plus loin.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Derri\u00e8re les Buddenbrook ce sont les Mann eux-m\u00eames qui se tiennent<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le sous-titre du livre \u00ab&nbsp;<strong><em>Le d\u00e9clin d\u2019une famille<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb ne laisse aucun doute sur l\u2019intention de l\u2019auteur&nbsp;: il s\u2019agit pour lui d\u2019\u00e9voquer la destin\u00e9e des Buddenbrook depuis leur \u00e2ge d\u2019or jusqu\u2019\u00e0 leur progressif effacement. Cela se passe dans la riche ville hans\u00e9atique de L\u00fcbeck entre 1835 et 1877. Les Buddenbrook, patriciens locaux, &nbsp;s\u2019y sont enrichis dans le n\u00e9goce des c\u00e9r\u00e9ales. Leur demeure se dresse en majest\u00e9 parmi les autres grandes maisons de commerce. L\u2019on y convie lors de somptueuses r\u00e9ceptions tout le gratin l\u00fcbeckois. L\u2019un des leurs, Thomas, a \u00e9t\u00e9 coopt\u00e9 au S\u00e9nat de la ville. Derri\u00e8re les Buddenbrook ce sont les Mann eux-m\u00eames qui se tiennent, dont un a\u00efeul avait fond\u00e9 dans la m\u00eame ville un comptoir de grains en 1790. L\u2019histoire familiale pr\u00eate ainsi au roman son cadre et son architecture. Onze parties en rythment le d\u00e9roulement dans un rigoureux respect de la chronologie. Peu \u00e0 peu appara\u00eet une imposante constellation de personnages qui donnent au livre son ind\u00e9modable vivacit\u00e9. A commencer par Johann, le fondateur ardent au travail et tr\u00e8s pieux, deux vertus pour lui indissociables. Un premier mariage d\u2019argent avec une \u00e9pouse morte en couches et un remariage avec un autre parti fortun\u00e9 auront leur part dans l\u2019essor de son affaire. La g\u00e9n\u00e9ration suivante la fera fructifier. Une&nbsp; troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration entre alors en sc\u00e8ne, avec au premier plan Thomas, mari\u00e9 en 1857 \u00e0 la riche h\u00e9riti\u00e8re amstellodamoise Gerda. De leur union na\u00eet en 1861un enfant unique, Justus Johann Kaspar, surnomm\u00e9 Hanno, qui peu \u00e0 peu s\u2019\u00e9l\u00e8ve au statut de figure majeure du roman. Par son \u00eatre autant que par sa fonction symbolique. Impossible d\u2019appr\u00e9hender le roman de Thomas Mann sans entrer dans le d\u00e9tail d\u2019un lignage qui en d\u00e9livre le sens.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Tout dans cette sc\u00e8ne converge vers la suggestion d\u2019une faiblesse de constitution et de caract\u00e8re<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ce qui se joue entre Thomas, Gerda et Hanno occupe la partie centrale du r\u00e9cit. A des titres divers ils vont en effet &nbsp;incarner le d\u00e9but de la fin de la famille. Alors m\u00eame que celle-ci semble au fa\u00eete de sa puissance financi\u00e8re et sociale. Thomas est \u00e2g\u00e9 de trente-sept ans lorsqu\u2019il \u00e9prouve pour la premi\u00e8re fois une perte de dynamisme. Gerda s\u2019int\u00e9resse prioritairement \u00e0 l\u2019art, elle est \u00ab&nbsp;<em>f\u00e9rue de musique moderne<\/em>.&nbsp;\u00bb Quant \u00e0 leur fils Hanno, son p\u00e8re peut observer t\u00f4t chez lui une \u00ab&nbsp;<em>pente coupable \u00e0 la r\u00eaverie, [un] manque incurable d\u2019allant et d\u2019\u00e9nergie, [une propension \u00e0 de] perp\u00e9tuelles pleurnicheries<\/em>.&nbsp;\u00bb Avec lui s\u2019annonce l\u2019affaissement de la maison Buddenbrook. Tout cela qui va se confirmer dans la huiti\u00e8me partie du roman, au cours d\u2019une sc\u00e8ne consid\u00e9r\u00e9e comme un apog\u00e9e en m\u00eame temps que l\u2019annonce de la d\u00e9gringolade. Olivier Le Lay, dans le sillage de Thomas Mann, s\u2019est employ\u00e9 jusque l\u00e0 \u00e0 sugg\u00e9rer la sensibilit\u00e9 et la sentimentalit\u00e9 du gar\u00e7on. Arrive la page 609. Hanno se trouve seul dans le s\u00e9jour avant de passer \u00e0 table. Les images se succ\u00e8dent en cascade, qui toutes renvoient \u00e0 une mani\u00e8re de langueur, pour &nbsp;ne pas dire de faiblesse int\u00e9rieure. La traduction en offre la remarquable version actualis\u00e9e. \u00ab&nbsp;<em>Il musardait<\/em>&nbsp;\u00bb traduit Le Lay quand Thomas Mann emploie le qualificatif \u00ab&nbsp;<em>m\u00fcssig<\/em>&nbsp;\u00bb (oisif). Ou encore \u00ab&nbsp;<em>il jouait avec le n\u0153ud de son costume marin<\/em>&nbsp;\u00bb pour \u00ab&nbsp;<em>nestelte (tripotait) an dem Schifferknoten (le n\u0153ud de marin)<\/em>.&nbsp;\u00bb Ou \u00ab&nbsp;<em>S\u2019appuyant du coude au capiton du dossier<\/em>&nbsp;\u00bb pour \u00ab&nbsp;<em>Er st\u00fctzte den Ellenbogen auf das R\u00fcckenpolster (il avait le coude appuy\u00e9 sur le dossier capitonn\u00e9). <\/em>Ou \u00ab&nbsp;<em>Hanno, un genou en appui sur le fauteuil du bureau, la t\u00eate pench\u00e9e, ses cheveux ondul\u00e9s, d\u2019un brun clair, tombant en souple cascade dans la paume de sa main gauche<\/em>&nbsp;\u00bb pour \u00ab&nbsp;<em>Mit einem Bein auf dem Schreibsessel kniend (agenouill\u00e9 sur le fauteuil du bureau), das weichgewelle hellbraune Haar (ses cheveux mollement ondul\u00e9s) in die flache Hand gest\u00fctzt<\/em>&nbsp;<em>(dans la paume de la main).<\/em>\u00bb Ou \u00ab&nbsp;<em>consid\u00e9ra le manuscrit d\u2019un regard oblique, avec la gravit\u00e9 mollement critique, un rien condescendante, de celui qui n\u2019a, au fond, rien \u00e0 faire de tout cela<\/em>&nbsp;\u00bb pour \u00ab&nbsp;<em>mit dem mattkritischen und ein bisschen ver\u00e4chtlichen Ernste (le s\u00e9rieux distant et quelque peu m\u00e9prisant) einer vollkommenen Gleichg\u00fcltigkeit<\/em>&nbsp;(d\u2019une parfaite indiff\u00e9rence) \u00bb O\u00f9 l\u2019on peut voir que la mollesse de l\u2018ondulation des cheveux a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e avec bonheur par le traducteur du c\u00f4t\u00e9 de la gravit\u00e9 mollement critique. C\u2019est que tout dans cette sc\u00e8ne converge vers la suggestion d\u2019une faiblesse de constitution et de caract\u00e8re. La suite imm\u00e9diate, c\u2019est en effet, devant les papiers de famille \u00e9tal\u00e9s sur le bureau, le porte-plume et la r\u00e8gle m\u00e9caniquement saisis par Hanno puis le trait qu\u2019il tire sous son propre nom et la r\u00e9ponse qu\u2019il fait \u00e0 son p\u00e8re arriv\u00e9 sur ces entrefaites&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je croyais\u2026je croyais\u2026qu\u2019il n\u2019y aurait plus rien<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"268\" height=\"447\" src=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/THOMAS.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2876\" srcset=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/THOMAS.png 268w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/THOMAS-180x300.png 180w\" sizes=\"auto, (max-width: 268px) 100vw, 268px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cette retraduction donne \u00e0 ce texte majeur de la litt\u00e9rature du XXe si\u00e8cle un souffle nouveau<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans cette formidable sc\u00e8ne centrale, que Thoman Mann fait vivre au gar\u00e7on dans une mani\u00e8re de r\u00eave \u00e9veill\u00e9, le talent de traducteur d\u2019Olivier Le Lay joue \u00e0 plein. Le d\u00e9faut d\u2019\u00e9nergie ne cesse de s\u2019y trouver sugg\u00e9r\u00e9, la prochaine d\u00e9cadence de s\u2019y trouver incarn\u00e9e. Cette retraduction donne \u00e0 ce texte majeur de la litt\u00e9rature du XXe si\u00e8cle un souffle nouveau, un surcro\u00eet de vigueur qui font oublier ses 125 ans d\u2019\u00e2ge. Dans sa pr\u00e9face, loin de l\u2019habituel exercice acad\u00e9mique, Philippe Lan\u00e7on plonge \u00ab\u00a0<strong><em>Les Buddenbrook<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb dans un v\u00e9ritable bain de jouvence qui annonce l\u2019esprit de cette traduction. La r\u00e9ussite est totale. Hanno meurt \u00e0 seize ans de la fi\u00e8vre typho\u00efde. Une ann\u00e9e plus tard, le comptoir de n\u00e9goce est liquid\u00e9. Ainsi s\u2019ach\u00e8ve l\u2019un des plus grands romans du temps avec sa multitude de personnages et de r\u00e9f\u00e9rences, sa haute culture et son permanent regard critique. Epique et dramatique. R\u00e9aliste et onirique. Captivant et bouleversant. Une \u0153uvre totale. \u00a0<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;<strong><em>Les Buddenbrook<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb de Thomas Mann, Nouvelle traduction de l\u2019allemand par Olivier Le Lay, Pr\u00e9face de Philippe Lan\u00e7on, Gallimard, 880 pages, 29 \u20ac<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">26\/02\/2026 \u2013 1776 \u2013 W156<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faut lire ou relire\u00ab&nbsp;Les Buddenbrook&nbsp;\u00bb, le chef d\u2019\u0153uvre que Thomas Mann fit para\u00eetre en 1901, \u00e0 26 ans. La nouvelle version qu\u2019en propose Olivier Le Lay, l\u2019un des traducteurs les plus dou\u00e9s de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, donne en effet au tout premier roman du futur Prix Nobel un spectaculaire surcro\u00eet d\u2019\u00e9nergie. 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