{"id":3046,"date":"2026-06-22T15:41:40","date_gmt":"2026-06-22T13:41:40","guid":{"rendered":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/?p=3046"},"modified":"2026-06-22T16:42:20","modified_gmt":"2026-06-22T14:42:20","slug":"jean-renaud","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/2026\/06\/22\/jean-renaud\/","title":{"rendered":"Jean RENAUD"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center alignfull\"><strong>Jean Renaud a fait para\u00eetre son premier roman en 1990 (\u00ab&nbsp;<em>Les Mol\u00e9cules amoureuses<\/em>&nbsp;\u00bb, chez Actes Sud). Plusieurs autres textes ont suivi, qui ont en partage une profondeur d\u2019\u00e9criture doubl\u00e9e d\u2019une subtile ironie. \u00ab <em>Oublier les chiens<\/em>&nbsp;\u00bb s\u2019inscrit une nouvelle fois dans cette veine. L\u2019argument en appara\u00eet d\u2019une confondante simplicit\u00e9 : un narrateur, qui en attendant mieux fait profession de promeneur de chiens, relate ses p\u00e9r\u00e9grinations entre les appartements de ses clients pas vraiment d\u00e9munis et les caniparcs d\u00e9di\u00e9s au d\u00e9foulement et autres besoins de leurs animaux<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"670\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-670x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3052\" style=\"width:406px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-670x1024.png 670w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-196x300.png 196w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-768x1175.png 768w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-1004x1536.png 1004w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622-1339x2048.png 1339w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Numerisation_20260622.png 1534w\" sizes=\"auto, (max-width: 670px) 100vw, 670px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ce qu\u2019\u00e9voque d\u2019abord le narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne, c\u2019est une mani\u00e8re de rituel quotidien&nbsp;: le m\u00e9tro, l\u2019horaire \u00e0 tenir, le \u00ab&nbsp;<em>sachet dans la poche<\/em>&nbsp;\u00bb et la promenade comme couronnement de l\u2019op\u00e9ration. On apprendra par la suite qu\u2019il \u00e9tait professeur de lettres et qu\u2019il avait tremp\u00e9 dans un myst\u00e9rieux trafic dont son ami Salvador \u00e9tait l\u2019instigateur.&nbsp; En \u00e9change de quoi celui-ci le logeait gratuitement. Arr\u00eat\u00e9 plus tard et condamn\u00e9 \u00e0 une peine de prison pour une raison plus politique, le narrateur avait perdu son emploi. Les promenades de chiens, c\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e de Salvador. Les petites sommes chaque jour gagn\u00e9es devant lui permettre de survivre en attendant un certain pactole qui l\u2019autoriserait \u00e0 r\u00e9aliser son vieux projet de mettre le cap sur \u00ab&nbsp;<em>Surinam<\/em>&nbsp;\u00bb et d\u2019y retrouver un ami qui y a fait fortune dans le commerce&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>les affaires tournent<\/em>&nbsp;\u00bb lui avait dit cet ancien communiste devenu&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>social-d\u00e9prim\u00e9<\/em>.&nbsp;\u00bb. Les premi\u00e8res pages du roman de Jean Renaud intriguent par leur combinaison de pr\u00e9cision et de myst\u00e8re, d\u2019apparente futilit\u00e9 et de gravit\u00e9. Et contin\u00fbment d\u2019ironie. Les \u00e9changes avec les propri\u00e9taires de chiens sont un vrai r\u00e9gal. Sans compter les r\u00e9miniscences du pass\u00e9 de professeur de lettres. Tels les mots d\u2019un po\u00e8me qui ne cessent de lui revenir \u00e0 la bouche, sans qu\u2019il puisse s\u2019en rappeler le titre. \u00ab&nbsp;<em>Fatigant. Je finis par l\u2019oublier, \u00e0 cause du chien, des femmes dans le parc, n\u2019importe quoi<\/em>&nbsp;\u00bb, annonce-t-il d\u00e8s la deuxi\u00e8me page. Le propos du roman se pr\u00e9cise.&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Depuis sa premi\u00e8re occurrence, page 17, la lecture s\u2019est charg\u00e9e d\u2019un sens nouveau<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Et davantage encore quand il s\u2019av\u00e8re qu\u2019\u00e0 la remise des chiens, au retour de la promenade, il re\u00e7oit une enveloppe qu\u2019il a charge de convoyer vers quelque autre destinataire. Pour ce signal\u00e9 service Salvador lui a promis le magot qui lui permettra d\u2019embarquer vers ce Surinam, dont il s\u2019est fait un mythe. A moins qu\u2019il ne s\u2019agisse que d\u2019un fantasme. On se souvient qu\u2019au chapitre XIX de \u00ab&nbsp;<strong><em>Candide<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb Voltaire fait pr\u00e9cis\u00e9ment surgir le \u00ab&nbsp;<em>N\u00e8gre de Surinam<\/em>&nbsp;\u00bb, un esclave mutil\u00e9 qu\u2019un colon exploite dans ses champs de canne \u00e0 sucre. S\u2019il faut attendre la page 114 d\u2019 \u00ab&nbsp;<strong><em>Oublier les chiens<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb pour que la r\u00e9f\u00e9rence voltairienne soit enfin express\u00e9ment cit\u00e9e, il est bien \u00e9vident que depuis sa premi\u00e8re occurrence, page 17, la lecture s\u2019est charg\u00e9e d\u2019un sens nouveau. L\u2019amateur de po\u00e9sie n\u2019a pas tremp\u00e9 que dans des affaires louches, il a \u00e9galement fricot\u00e9 avec des activistes d\u2019extr\u00eame gauche, \u00e0 moins que ce ne soient des anarchistes (\u00ab&nbsp;<em>Pas de scrupules \u00e0 avoir. Avec le fric qu\u2019ils ont. Et quand on sait comment ils le gagnent<\/em>.&nbsp;\u00bb) Si bien qu\u2019un jour il s\u2019est retrouv\u00e9 avec un \u00ab&nbsp;<em>flingue<\/em>&nbsp;\u00bb \u00e0 la main. On conna\u00eet la suite. Le roman entam\u00e9 de fa\u00e7on l\u00e9g\u00e8re prend ainsi peu \u00e0 peu de l\u2019\u00e9paisseur. Jusque dans son usage de la langue et la r\u00e9flexion qu\u2019on voit poindre.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Si le d\u00e9sir y tient une place majeure, le litt\u00e9raire inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 qui raconte ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019en donner \u00e0 entendre une version sublim\u00e9e<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Pour le narrateur les promenades avec les chiens sont li\u00e9es \u00e0 une <em>mission<\/em> sur laquelle on n\u2019en saura gu\u00e8re plus. M\u00eame si on la devine pas tr\u00e8s nette. L\u00e0 o\u00f9 une classique intrigue polici\u00e8re pourrait se mettre en place, les \u00e9l\u00e9ments de d\u00e9part en sont r\u00e9unis, Jean Renaud s\u2019engage dans un tout autre r\u00e9cit. Il y restitue les rencontres de son narrateur et de ses chiens-clients avec d\u2019autres promeneurs et d\u2019autres chiens. Des dialogues qui sinuent entre le touchant, le mi\u00e8vre et l\u2019absurde. Et, plus encore, les rencontres avec la partie f\u00e9minine de sa client\u00e8le. Qui tr\u00e8s vite virent \u00e0 l\u2019obsession. Si le d\u00e9sir y tient une place majeure, le litt\u00e9raire inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 qui raconte ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019en donner \u00e0 entendre une version sublim\u00e9e. Telle grande bourgeoise du VIIe arrondissement dans ses imaginations se m\u00e9tamorphosera en Ph\u00e8dre. Dans telle autre femme il distinguera une nouvelle Dora Maar. Haussant ses rencontres avec elles \u00e0 de grands moments de l\u2019art dramatique et de l\u2019esth\u00e9tique. La trag\u00e9die racinienne qui donne \u00e0 la langue un nouvel \u00e9lan, l\u2019art du portrait revisit\u00e9 par Picasso.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>A mettre en relation avec sa vision de la po\u00e9sie comme l\u2019art supr\u00eame<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">C\u2019est que dans l\u2019ombre du narrateur l\u2019on distingue Jean Renaud et son refus de c\u00e9der aux fausses \u00e9vidences, dans la langue comme dans l\u2019art. Il n\u2019est pas jusqu\u2019\u00e0 l\u2019expression la plus banale qui ne l\u2019interroge. <em>Faire son deuil, tomber amoureuse, remettre en main propre<\/em>\u2026&nbsp;: autant de phases toutes faites, pour ne pas dire de clich\u00e9s, qui font l\u2019objet d\u2019un r\u00e9examen de sa part. A mettre en relation avec sa vision de la po\u00e9sie comme l\u2019art supr\u00eame. A trois pages de la fin, ce passage sublime, qui d\u2019un coup dit tout&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je regarde ses \u00e9paules, la bretelle du soutien-gorge. Aussi troublante que des seins nus. M\u00e9tonymie, la partie pour le tout. Ou le contenant pour le contenu<\/em>.&nbsp;\u00bb On est maintenant loin de l\u2019<em>incipit <\/em>minimaliste et impassible du livre&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Fermer les yeux. Compter les stations. Se tromper, recommencer<\/em>.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<strong><em>Oublier les chiens<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb tout du long joue de l\u2019\u00e9cart savamment entretenu entre signifiant et signifi\u00e9, qui lui donne sa tension particuli\u00e8re. Sur ce point la r\u00e9ussite est impressionnante. A une \u00e9poque de relecture serr\u00e9e des grands textes, il n\u2019est pas interdit d\u2019en user de semblable fa\u00e7on avec la cent-soixantaine de pages de Jean Renaud. On y verra alors s\u2019ouvrir une profondeur que certes l\u2019on devinait, mais sans en mesurer la r\u00e9elle dimension.<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;<strong><em>Oublier les chiens<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb de Jean Renaud, PhB \u00e9ditions, 162 pages, 15 \u20ac<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">18\/06\/2026 \u2013 1789 \u2013 W169<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean Renaud a fait para\u00eetre son premier roman en 1990 (\u00ab&nbsp;Les Mol\u00e9cules amoureuses&nbsp;\u00bb, chez Actes Sud). Plusieurs autres textes ont suivi, qui ont en partage une profondeur d\u2019\u00e9criture doubl\u00e9e d\u2019une subtile ironie. \u00ab Oublier les chiens&nbsp;\u00bb s\u2019inscrit une nouvelle fois dans cette veine. 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