{"id":3181,"date":"2026-10-23T15:56:28","date_gmt":"2026-10-23T13:56:28","guid":{"rendered":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/?p=3181"},"modified":"2026-10-23T16:18:12","modified_gmt":"2026-10-23T14:18:12","slug":"douglas-stuart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/2026\/10\/23\/douglas-stuart\/","title":{"rendered":"Douglas STUART"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center alignfull\"><strong>Voici sans conteste l\u2019un des plus remarquables textes de l\u2019automne litt\u00e9raire. Par son ampleur narrative comme par son souci du d\u00e9tail. Par sa fa\u00e7on \u00e0 la fois d\u00e9licate et crue de sonder les reins et les c\u0153urs. Par sa restitution d\u2019ambiances qui allient un quasi-exotisme \u00e0 des situations d\u2019une confondante banalit\u00e9. Si le terme de chef d\u2019\u0153uvre n\u2019\u00e9tait tant galvaud\u00e9, il faudrait admettre que ce \u00ab&nbsp;John, fils de John&nbsp;\u00bb, troisi\u00e8me roman de l\u2019Ecossais Douglas Stuart propos\u00e9 dans une traduction inspir\u00e9e de Charles Bonnot, de toute \u00e9vidence se range dans cette cat\u00e9gorie<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"447\" height=\"664\" src=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Capture-decran-2026-10-23-161633.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3188\" srcset=\"https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Capture-decran-2026-10-23-161633.png 447w, https:\/\/jclebrun.eu\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Capture-decran-2026-10-23-161633-202x300.png 202w\" sizes=\"auto, (max-width: 447px) 100vw, 447px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Au nord de l\u2019archipel \u00e9cossais des H\u00e9brides, sur Lewis et Harris, deux \u00eeles \u00e0 la population clairsem\u00e9e, vivent John, Cal, Ella, Innes, Doll, Isla et quelques autres. Une petite communaut\u00e9 dont la rigueur calviniste semble accord\u00e9e \u00e0 la rudesse du paysage et du climat. L\u2019on y vit dans le plus grand d\u00e9nuement, de l\u2019\u00e9levage des moutons et du tissage. Le <em>Harris tweed<\/em>, tant pris\u00e9 des classes ais\u00e9es, y est fabriqu\u00e9 sur de vieux m\u00e9tiers dans d\u2019aust\u00e8res b\u00e2tisses d\u2019un autre temps. Cela se passe dans les ann\u00e9es 1980. Cal Macleod, 22 ans, \u00e9tait parti faire ses \u00e9tudes \u00e0 Glasgow. Son dipl\u00f4me en poche, il n\u2019avait pas trouv\u00e9 de travail. Il vivait depuis lors dans la rue, allant de g\u00eete en g\u00eete au gr\u00e9 de ses rencontres. Le lien avec son \u00eele, c\u2019\u00e9tait la cabine t\u00e9l\u00e9phonique dans laquelle il lui fallait chaque semaine \u00e0 heure fixe passivement endurer les pri\u00e8res et les directives morales de son p\u00e8re John, diacre de l\u2019\u00e9glise presbyt\u00e9rienne. \u00ab&nbsp;<em>Leurs coups de fil ressemblaient [\u2026] \u00e0 un \u00e9change avec une hotline<\/em> \u00bb, note Douglas Stuart avec le d\u00e9capant sens de l\u2019image qui donne \u00e0 cette \u00e9criture sa si singuli\u00e8re vigueur. Lorsqu\u2019il apprend qu\u2019Ella, sa grand-m\u00e8re paternelle, n\u2019est pas au mieux, Cal reprend le ferry pour Harris. La v\u00e9ritable aventure alors commence. Car sur l\u2019\u00eele inhospitali\u00e8re le fils de John d\u00e9couvre une accumulation de gla\u00e7antes r\u00e9alit\u00e9s.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Des pages admirables donnent \u00e0 voir de lumineuse fa\u00e7on la proximit\u00e9 du tissage avec la cr\u00e9ation picturale<\/strong>&nbsp;<\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Si la pauvret\u00e9 insulaire n\u2019est pas \u00e0 proprement parler une d\u00e9couverte pour lui, il en mesure d\u00e9sormais la dramatique \u00e9tendue. Sur Harris la mis\u00e8re est le lot commun. La vie s\u2019y pr\u00e9sente telle une constante grisaille, alors m\u00eame que dans la p\u00e9nombre des ateliers les tisserands jonglent avec les infinis coloris des fils qu\u2019ils associent. Des pages admirables donnent \u00e0 voir de lumineuse fa\u00e7on la proximit\u00e9 du tissage avec la cr\u00e9ation picturale&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Les \u00e9tag\u00e8res recelaient des centaines de fils, toutes les romantiques couleurs de l\u2019Ecosse&nbsp;: foug\u00e8re et grouse, ajonc et bruy\u00e8re, pluie et mousse, le rubicond d\u2019un visage d\u2019alcoolique et un blanch\u00e2tre bilieux [\u2026], des roses chauds et des jaunes acides punk [\u2026], des verts aigres avec du froment et de la morelle noire<\/em>.&nbsp;\u00bb Mis\u00e8re et beaut\u00e9, impossible de ne pas penser ici, \u00e0 huit si\u00e8cles de distance, \u00e0 la bouleversante \u00ab&nbsp;<em><strong>Complainte des tisserandes<\/strong>&nbsp;<\/em>\u00bb de Chr\u00e9tien de Troyes.<\/h4>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Tout pr\u00e8s de lui, quelqu\u2019un vit une semblable affre<\/strong><\/h4>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Sur l\u2019\u00eele calviniste un sourcilleux rigorisme s\u2019impose, dont Douglas Stuart restitue l\u2019impitoyable pression au quotidien dans la petite communaut\u00e9. Depuis la stricte v\u00eature jusqu\u2019aux intangibles r\u00e8gles de vie. Impossible ici d\u2019\u00e9chapper \u00e0 son sort&nbsp;: la doctrine de la pr\u00e9destination entre les \u00e9lus et les damn\u00e9s y tient lieu de loi d\u2019airain. De celle-ci Cal a tout \u00e0 craindre, comme de l\u2019ire de son p\u00e8re, depuis qu\u2019il a d\u00e9couvert sa propre homosexualit\u00e9. En ce lieu et en ce temps un <em>coming-out<\/em> serait proprement inconcevable. Lorsque Cal sort de l\u2019atelier c\u2019est pour retrouver sa grand-m\u00e8re, litt\u00e9ralement attach\u00e9e \u00e0 la cuisine, ou pour effectuer de longues marches. Il lui arrive d\u2019y rencontrer quelques semblables. Sans encore se douter que, tout pr\u00e8s de lui, quelqu\u2019un vit une semblable affre. Avec une infinie d\u00e9licatesse, sans pour autant n\u00e9gliger la mat\u00e9rialit\u00e9 de la chose, pour ne pas dire sa trivialit\u00e9, Douglas Stuart s\u2019avance sur ce territoire gard\u00e9 secret. Il dit la puissance du d\u00e9sir. Et cette mani\u00e8re de combat avec l\u2019ange que Cal d\u00e9couvre bient\u00f4t partag\u00e9 par deux autres hommes. Longtemps auparavant il avait connu sur l\u2019\u00eele les premiers \u00e9mois de l\u2019homosexualit\u00e9, l\u2019aventure secr\u00e8te avec son ami Doll MacDonald, qui d\u00e9sormais l\u2019\u00e9vite. Ce qu\u2019il allait d\u00e9couvrir surpasserait de loin tout ce qu\u2019il avait pu imaginer. Sur l\u2019\u00eele du tweed un v\u00e9ritable tissu de mensonges.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019immense force de ce roman, outre son r\u00e9alisme et sa d\u00e9licatesse, c\u2019est la consid\u00e9rable ampleur de sa vision. En quatre centaines de pages Douglas Stuart donne l\u2019impression de restituer un monde dans la totalit\u00e9 de ses dimensions, sa g\u00e9ographie physique comme ses topographies intimes. Avec en son centre John et son fils, infiniment plus semblables qu\u2019il pouvait d\u2019abord y para\u00eetre, derri\u00e8re la violence de l\u2019un et les silences de l\u2019autre. Et ce qui les rapproche, leur tient peut-\u00eatre lieu de lien, dont ils ne soup\u00e7onnent pas la nature. Le r\u00e9cit avance au rythme lent des uns et des autres, dans une remarquable \u00e9conomie de parole. Le ga\u00e9lique y c\u00f4toie l\u2019anglais, renfor\u00e7ant encore la sensation d\u2019insularit\u00e9. Il faut saluer ici le travail du traducteur, qui restitue magistralement une cohabitation, qui se pr\u00e9sente aussi comme une confrontation, entre une conception \u00e9triqu\u00e9e du monde, renforc\u00e9e encore par le poids de la religion, et une vision plus large, on n\u2019ose dire plus moderne. A cet \u00e9gard il n\u2019est pas insignifiant que la vieille Ella ne s\u2019exprime ici qu\u2019en ga\u00e9lique, m\u00eame si \u00e0 maintes reprises elle montre qu\u2019elle comprend l\u2019anglais. La question d\u2019une autre \u00e9mancipation ne cesse ainsi de se poser en creux, dans le tr\u00e8s grand livre, infiniment actuel, que nous propose Douglas Stuart.<\/h4>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;<strong><em>John, fils de John<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb de Douglas Stuart, traduit de l\u2019anglais (Ecosse) par Charles Bonnot, Editions Globe, 448 pages, 24 \u20ac<\/h5>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">22\/10\/2026 \u2013 1797 \u2013 W177<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici sans conteste l\u2019un des plus remarquables textes de l\u2019automne litt\u00e9raire. Par son ampleur narrative comme par son souci du d\u00e9tail. 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