Julian Semenov
A mesure qu’on avance dans la série « Stierlitz », somme romanesque de 14 volumes, l’on se dit que décidément Julian Semenov se présente bien comme le pendant soviétique de John Le Carré
Le quatrième volume traduit en français de la série « Stierlitz » réaffirme l’ambition romanesque autant qu’historique du projet. Plus passionnant et actuel que jamais, il est consacré aux ultimes convulsions du IIIème Reich, de la mi-mars à la fin avril 1945, alors qu’au plus haut niveau certains s’activent pour tirer leur épingle du jeu, anticipant une redistribution des cartes à l’échelle internationale. C’est ainsi qu’Heinrich Himmler, ministre de l’intérieur du Reich, négocie secrètement avec les Américains ou qu’Heinrich Müller, chef de la Gestapo, cherche à prendre langue avec les Soviétiques. Ces dignitaires nazis cherchent certes d’abord à sauver leur peau, mais aussi à s’assurer des positions après qu’aura sonné l’heure de l’inéluctable capitulation.
Du « Centre », à Moscou, l’agent Stierlitz, taupe introduite dans le haut commandement de la SS avec le grade de colonel (voir « La Taupe rouge », « Des Diamants pour le prolétariat » et « Opération Barbarossa », parus également aux Editions du Canoë), a justement reçu l’ordre de faire échouer les tentatives de paix séparée avec les Etats-Unis qui excluraient l’URSS des futurs traités de paix. Sauf que depuis quelque temps Stierlitz se sait démasqué par Müller. Déterminé à aller au bout de sa mission, il s’est donné à lui-même un « ordre de survivre », qui s’affiche comme le permanent leitmotiv du récit. Car Stierlitz a bien conscience qu’il « marche le long d’une mince corde tendue entre deux immeubles de dix étages ». D’entrée de jeu, Julian Semenov installe une tension dramatique extrême, qui donne au livre sa tonalité toute particulière.
Au milieu des « scorpions »
Antoine Volodine, dans sa préface, situe ce travail d’écriture au long cours parmi les plus pénétrants sur cette période du XXème siècle : on lira notamment, avec un œil sur l’actualité, l’analyse de Semenov sur les choix politiques de certains nationalistes ukrainiens lors de l’invasion nazie. L’écrivain, soutenu au début des années 1980 par le Secrétaire général du PCUS Iouri Andropov, avait pu avoir accès à des archives classifiées et il ne cesse de porter un regard acéré sur le contexte géopolitique. En ce printemps de 1945 le IIIème Reich est entré en agonie dans une ambiance d’Apocalypse. Pour certains des « scorpions » dans les hautes sphères du pouvoir l’heure est donc venue de préparer le départ vers la lointaine Amérique du Sud et de mettre au point les filières d’évasion, dans l’attente de jours meilleurs. Pour d’autres l’opportunité se présente de jouer enfin les premiers rôles, alors qu’Hitler et ses lieutenants, retranchés dans le bunker de la chancellerie, ne semblent plus avoir vraiment de prise sur les événements. De tout cela Julian Semenov tient la chronique détaillée, impressionnante d’exhaustivité et de précision. De la même façon qu’il se transporte aux Etats-Unis pour donner à voir l’affrontement qui s’y déroule entre Roosevelt et les services secrets, sur fond de lutte contre le communisme. L’OSS, qui deviendra bientôt la CIA, se prépare en effet à un recrutement massif d’agents nazis. Tandis qu’en face NKVD et MGB, prédécesseurs du KGB, s’activent tout autant pour attirer à Moscou ces « compétences » très convoitées.
Un exercice d’intelligence à très haut risque