TERRITOIRES ROMANESQUES

Tristan JORDIS


Dans « Avant la guerre » Tristan Jordis s’affronte à une matière délicate, encore hautement inflammable, les « années de plomb » en Algérie, ou plus exactement leurs prémices. Il procède ici à un impressionnant démontage du mécanisme qui entraîna le pays dans une guerre civile particulièrement meurtrière entre 1992 et 2002. Selon les sources le nombre des victimes en est évalué entre 100.000 et 200.000.  C’est dire à la fois sa violence et la difficulté à en mesurer aujourd’hui encore la réalité multiforme

Cela commence un après-midi d’automne quelque part dans une banlieue de la France contemporaine. Il est question de « l’esplanade de la cité », de rapp et de breakdance. Rien que de très banal, à la limite du cliché. De la même façon que l’appel de sa mère reçu par Idir, un cri de douleur au milieu duquel avaient surnagé les mots « père, chute, accident, hôpital. » Un accident du travail sur un chantier, relevant d’un triste quotidien. Idir a 17 ans, l’âge auquel Rimbaud compose son célèbre poème lançant un défi au monde. Pour Idir il va d’abord s’agir d’encaisser la mort du père. L’occasion de s’interroger sur ses origines en même temps que de se confronter à l’histoire du pays de ses parents. Marwann était berbère, Selma vient de Kabylie. Dans la famille on avait combattu pour l’indépendance de l’Algérie. Un mois avant la chute mortelle de plusieurs étages les banlieues s’étaient embrasées : un jeune avait pris une balle dans le thorax.

Une peinture fouillée à l’extrême de ces autres univers urbains sur le flanc des grandes métropoles

C’est à la croisée de ces données multiples que se construit le foisonnant roman de Tristan Jordis. Celui qui en assure le récit se prénomme Tewfik. Il est le grand-père maternel d’Idir. Avant son entrée en scène plusieurs dizaines de pages restituent de façon extraordinairement évocatrice un quotidien des banlieues loin des habituels clichés réducteurs, bien ou mal intentionnés. De la même façon que Tristan Jordis dans son précédent roman « Le pays des ombres » (Stock, 2022) avait représenté avec une rare précision la diversité africaine, on le voit aujourd’hui proposer une peinture fouillée à l’extrême de ces autres univers urbains sur le flanc des grandes métropoles. Observant la vie qui s’y développe, avec ses multiples contradictions, ses épaisses zones d’ombre comme ses authentiques beautés. On se trouve loin ici de l’exotisme de certaines représentations de la banlieue.

Loin de l’impeccable éthique kantienne

L’épreuve du deuil joue chez Idir un rôle de déclencheur. Il voit arriver des membres inconnus de sa famille. Avec ceux-ci c’est un pan inconnu d’histoire qui soudain surgit dans son champ de vision. D’autant que ses propres parents ne vivaient pas dans l’obsession de glorieux temps anciens ni d’un passé héroïque. L’indépendance algérienne est ici une donnée d’évidence. Moins évidentes furent les conditions pour y parvenir. Marwann avait un jour expliqué à son fils que pour se libérer d’une domination coloniale de 132 ans il avait fallu des combattants « sans états d’âme, capables de liquider des innocents sans détourner les yeux, capables de terroriser la population. » On était loin de l’impeccable éthique kantienne. La référence philosophique n’apparaît absolument pas hors de propos, tant le texte de Tristan Jordis s’attache en même temps à des destinées individuelles et à de grands enjeux idéologiques. Il faut revenir à la fin des années 1980, alors que le régime mis en place par le FLN après 1962 apparaît vieillissant et gangréné dans ses profondeurs. Des émeutes éclatent dans les grandes villes et s’étendent rapidement à tout le pays. Des élections sont annoncées par le pouvoir en place, apparemment sur le recul. Certains croient au début d’une ère nouvelle. Mais des forces sont depuis longtemps à l’œuvre, qui vont faire tomber l’Algérie dans la violence et l’obscurantisme. Le premier tour des élections, le 26 décembre 1991, se solda par une large victoire des islamistes du FIS : « L’Algérie avait enfanté un cauchemar venu du Moyen Âge pour châtier la corruption du modernisme. »

Jilali et Hassan, double incarnation d’un temps d’incertitude et de dérive

C’est un saisissant tableau du pays au moment de basculer dans la « décennie noire » que brosse ici le romancier. Vivant et complet comme rarement cela a pu être le cas. Tewfik raconte à son petit-fils une histoire à travers laquelle l’époque entière peut se lire : celle de Jilali et Hassan, double incarnation d’un temps d’incertitude et de dérive. Deux êtres de chair, de sensations et de sentiments qui empêchent « Avant le guerre » de tomber dans l’abstraction du roman d’idées. Leur richesse personnelle fait d’heureuse façon passer le souffle du romanesque sur ce que Tristan Jordis désigne si pertinemment comme « un chaudron plein de démons. » Chacun à sa façon acteur de la montée de l’islamisme, le musicien Jilali et l’agent double Hassan donnent à voir les grands mouvements de foule comme les débattements intimes. Ils laissent entrevoir comment le sang va bientôt couler à flot entre notamment le Groupe islamique armé (GIA) et les forces gouvernementales, qui ont depuis longtemps perdu de vue l’objectif démocratique et socialiste des débuts. Tout comme se laisse lumineusement percevoir l’alliage d’aspirations hétéroclites qui fédère les opposants. Les ingrédients d’une guerre civile sont en place. Celle-ci commença le 24 janvier 1992.

A ce niveau la littérature romanesque répond à sa vocation première

Sans oublier les incertitudes plus intimes, qui viennent interférer et ajoutent au dangereux chaos en gestation. Jilali et Hassan en font l’expérience, d’abord inédite et troublante puis angoissante. Tandis que Soraya, la jeune sœur du second, qui aspire simplement à vivre sans entraves, doit mesurer ce qu’il lui en coûte pour cela. Le rigorisme de la religion et l’exploitation sexuelle se présentent telles les deux faces d’une même aliénation. Le sociologue Addi Lahouari, cité par Tristan Jordis, à propos des « conceptions médiévales » de l’Islam politique, s’avançait sur le terrain de la dialectique historique pour avancer l’hypothèse de « régressions fécondes. » Peut-être sur le plan de la théorie : des « catégories marxistes reconceptualisées à la lumière du Coran. » Mais le romancier, qui procède à une exploration minutieuse des dites régressions, ne laisse planer aucun doute : c’était vers la barbarie que la société algérienne s’orientait.  « Avant la guerre » se présente comme un livre important. Par sa richesse et sa densité comme par son intelligence historique. A ce niveau la littérature romanesque répond à sa vocation première, un éclairage suffisamment puissant pour traverser le voile de Maïa des différents récits du monde. Autrement dit, donner à en comprendre la marche.

« Avant la guerre » de Tristan Jordis, Gallimard/L’Arpenteur, 400 pages, 22,50 €
23/04/2026 – 1783 – W163