TERRITOIRES ROMANESQUES

Sylvain PRUDHOMME


Sylvain Prudhomme, né en 1979, s’affirme de plus en plus comme l’un des écrivains marquants de la génération des quinquas. « Par les routes » (2019), « L’enfant dans le taxi » (2023) ou encore « Coyotte » (2024), s’inscrivent parmi les grandes réussites des dernières années. Son neuvième roman « De l’autre côté du lac » se présente à son tour comme un texte exigeant et talentueux. Il se déroule dans un paysage de haute montagne, qui s’avère être plus qu’un imposant décor

Ce qui très vite se dégage de cette lecture, c’est que tout sous la plume de Sylvain Prudhomme se trouve représenté en noir et blanc, couleurs uniques du récit. « Tout est affaire de vision », affirme le romancier. Celle qu’on observe ici à l’œuvre relève d’une absolue cohérence. Le paragraphe d’ouverture annonce, si l’on peut dire, la couleur. Sur un parking « à la sortie du dernier village de la vallée » celui qui raconte à la première personne a vu un hélicoptère déposer quelqu’un puis repartir, tel un point « noir » dans le ciel. Tout autour les montagnes « se dressent, embrumées, sombres. Le soleil est voilé […] Il fait gris et lumineux à la fois, une lumière blanche, diffuse, suspendue. » D’entrée de jeu l’auteur brosse un tableau d’une rigoureuse harmonie chromatique. Son narrateur est sur le point d’entreprendre une course et de bivouaquer avec un ami botaniste, spécialiste de la flore en altitude. De l’hélicoptère est descendue une femme « qui vient tout juste de là-haut. » Tandis qu’il lace ses chaussures de marche, il la voit s’approcher, portant une « lourde caisse noire. » Ainsi s’enclenche l’impressionnant roman en noir et blanc dans l’ombre de la haute montage et de ses sommets à plus de trois mille mètres. En même temps que se laisse d’emblée pressentir le double tropisme né de la rencontre sur le parking.

Sur l’abrupt versant opposé quelque chose l’avait intriguée

Depuis des lustres l’accès du secteur est interdit aux randonneurs, aux chasseurs et aux alpinistes. Hormis les chercheurs sur la trace d’abris néolithiques, impossible d’accéder au lac et à la réserve naturelle protégée alentour. Celle que le narrateur ce matin de septembre rencontre, décharge du matériel photographique qu’on ne peut autrement imaginer que pour du noir et blanc. Dix-huit clichés, insérés dans les cinq parties du roman, en apportent la confirmation. Elle revient d’une mission de plusieurs jours dans les parages du lac et se nomme Paola Alba. Encore une fois le blanc, décidément. Dans deux lourdes caisses elle a chargé ses plaques de verre qui ne l’ont pas vraiment satisfaite (« Paola Alba travaille sur plaques de verre, avec une vieille chambre à obturation lente » indique le site du parc naturel).  Là-haut elle avait travaillé parallèlement à six archéologues installés dans un refuge. Sur l’abrupt versant opposé quelque chose l’avait intriguée. Plus tard un corps avait été retrouvé. La photographe avait pris la décision d’y remonter. C’était désormais la mauvaise saison. Elle occupait seule le refuge. Puis on ne l’avait plus revue. Elle avait quarante-et-un ans.

A celui qui raconte il appartient désormais d’essayer de percer le mystère de cette disparition

Sylvain Prudhomme orchestre magistralement ce qui ne cesse de se présenter comme la matière d’un subtil roman d’amour et d’un saisissant roman d’aventure, mais se révèle peu à peu chargé d’inattendu et de mystère. Car de l’autre côté du lac, faute d’en bien distinguer les contours, c’est un autre monde quelque peu inquiétant qui se laisse pressentir. Celui bien connu de la haute montagne avec sa rudesse, ses exigences et ses innombrables périls, mais plus encore un univers chargé de maléfices. Celui-là même qui avait aimanté Paola Alba. Les photos en l’espèce avaient montré leurs limites en ne dévoilant rien. Il convenait pour Paola Alba de soi-même éprouver cette réalité insaisissable en s’aventurant sur ce territoire sans doute hostile. A celui qui raconte il appartient désormais d’essayer de percer le mystère de cette disparition. On le voit mener une véritable enquête, fouiller les archives de son amie, échafauder des hypothèses. C’est une photographe reconnue qu’il découvre alors. Ses images des hauts plateaux du Kirghizistan, de la taïga sibérienne, d’un jardin partagé en banlieue parisienne. Son exposition dans une galerie de Milan. Plus tard des carnets aux pages gondolées… A chaque fois Paola voulait aller au-delà du visible saisi par l’œil. Le tour de force de Sylvain Prudhomme, c’est de parvenir, dans un même geste d’écriture, à restituer la beauté sauvage, la brutale poésie de la haute montagne, suggérer les forces telluriques qui la travaille et installer une tension qui ne cesse d’aller croissant. Une totale réussite.

Une alchimie réussie de naturalisme et de surréalisme

Avec l’aide des documents abandonnés dans le refuge par Paola, celui qui s’était si intensément épris d’elle s’attache maintenant, dix ans plus tard, à reconstituer ce qui put se jouer lors du second séjour dans ce massif, dont on ne connaîtra jamais le nom. Comme un surcroît de mystère.  Des scènes hallucinantes lui viennent à l’esprit, des poursuites de formes en mouvement dans la neige et le brouillard, des apparitions nocturnes au fenestron du refuge. Une chute dans le vide, « paillettes de lumière. Eclats de blanc et de noir. Neige. Sapins. » Une avalanche. Un autre monde vers lequel elle cherchait possiblement le passage. Une alchimie réussie de naturalisme et de surréalisme. « J’imagine, je prolonge ce que je parviens à reconstituer de sa trajectoire. J’essaie de deviner jusqu’où l’entraîne son élan », explique le narrateur. « Peut-être est-ce moi qui invente », conjecture-t-il plus loin. La phrase se fait alors brève, hachée. Une succession de sensations et d’instantanés qui intensifient la tension déjà existante. Dans d’ultimes pages bouleversantes, mais paradoxalement apaisées, il ne reste au narrateur qu’à énumérer les signes de l’effacement de Paola. Le blanc a gagné.

« De l’autre côté du lac » de Sylvain Prudhomme, Les éditions de Minuit, 288 pages, 22 €
24/09/2026 – 1794 – W174


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