TERRITOIRES ROMANESQUES

Jean-Paul GOUX


Une actualité éditoriale, dont on aimerait qu’elle ne soit pas seulement due au hasard des programmations, rapproche aujourd’hui deux textes de Jean-Paul Goux qui pourraient au premier abord figurer une manière de grand écart dans l’écriture de l’écrivain franc-comtois. Le premier, paru en janvier dernier, est une réédition critique de « Mémoires de l’enclave », dont la publication initiale remonte à 1986. Le second, « A la lisière », a paru cet hiver. Il relève de la fiction. L’auteur le présente comme une « description »

Si cette œuvre de haute portée, engagée en 1977 avec « Le Montreur d’ombres », se compose dans sa grande majorité de textes fictionnels, quatorze romans et plusieurs récits, elle comprend également des essais ainsi que les « récits d’industrie » qui ont alimenté « Mémoires de l’enclave », un ensemble singulier qui relève autant du témoignage que d’un travail plus ambitieux : pendant deux ans Jean-Paul Goux avait multiplié les entretiens sur la vie ouvrière dans le bassin de Sochaux-Montbéliard, fief du capitalisme familial avec notamment Peugeot et Japy ; il avait épaissi ce matériau premier d’une invention de son cru, des extraits du journal intime d’un jeune enquêteur spécialiste d’archéologie ; à cela il avait joint des collages de documents et procédé à diverses autres insertions. De ce travail pour ainsi dire totalisant avait résulté « le livre le plus total, le plus fouillé, sur l’usine, au moment où l’histoire bascule », avait écrit François Bon, lui-même auteur de « Sortie d’usine » (1982), l’un des textes constitutifs de la modernité. Alors que Jean-Paul Goux affichait alors sa proximité avec les avant-gardes littéraires et politiques, « Mémoires de l’enclave » osait l’alliance de témoignages sur la réalité ouvrière la plus concrète avec des procédures de composition et d’écriture relevant d’une évidente avant-garde esthétique n’entretenant qu’un rapport lointain avec la tradition réaliste.

Quelque chose circule de l’un à l’autre texte

Quatre décennies plus tard voici donc « A la lisière », que tout semble opposer au grand travail de 1986. A commencer par son épaisseur : seulement 182 pages contre plus de 600 pour les « Mémoires. » Puis l’on a ici affaire à un récit de facture plutôt linéaire face à des procédés de diffraction et de recomposition. Enfin l’on doit noter la présence d’une seule voix narrative contre celle d’un véritable chorus. Les dissemblances apparaissent multiples. Et cependant quelque chose circule de l’un à l’autre texte. Cela touche à la mémoire. D’abord celle des lieux. Non plus celle clairement identifiable des lieux de travail et d’habitation, mais celle à la fois précise et mouvante de paysages et d’ambiances ainsi que de la forme de deux maisons enserrées dans une forêt. Lisant Jean-Paul Goux, impossible de ne pas effectuer le rapprochement avec Julien Gracq dans « Au château d’Argol », premier roman publié en 1938. Il y est semblablement question des rapports entre trois personnages dans un lieu singulier en Bretagne, un château, mais aussi de beauté et d’études. Chez Jean-Paul Goux cela se passe dans une manière de région légendaire. Le nom de Senceney y est certes cité. Mais il reste introuvable sur les atlas, hormis comme lieu-dit d’une commune de Côte d’Or, Marcenay, pas vraiment au milieu des bois, qui était précisément le nom que Thibaud et Claire dans « A la lisière » avaient donné à une première maison.

Une manière qui tient en même temps du procès-verbal et de la suggestion poétique

Claire, qui peignait des arbres et des nuages, n’est plus. Emportée par la maladie. Thibaud ne souhaite pas que son œuvre, certes largement reconnue, ne cesse cependant d’être vivante. Il fait appel à Cyrille, le narrateur, et à son amie Clotilde pour remplir cette mission. Cyrille est son filleul et le fils de Thomas. Thibaud et Thomas avaient fréquenté la même hypokhâgne, avaient été reçus ensemble à Normale, enseignaient tous les deux la philosophie à la Sorbonne, « à l’époque où ce nom ne nécessitait aucune précision » précise non sans malice celui qui raconte. Ainsi que dans « Mémoires de l’enclave » la notion de lien est une nouvelle fois essentielle. S’y ajoute, d’assez admirable façon, une manière qui tient en même temps du procès-verbal, quand il s’agit de fidèlement restituer l’organisation d’une maison, et de la suggestion poétique, quand il s’agit de la nature alentour. Jean-Paul Goux excelle depuis toujours dans cette double démarche. A cela son écriture, à la fois rigoureuse dans le détail et superbement évocatrice dans ses grandes masses, se laisse immédiatement reconnaître. Le genre annoncé de son livre, description, relève de cette double pratique. A quoi il faut rattacher la constante délicatesse qui sous-tend chacun de ses énoncés. A l’image de la conception de l’amitié qui gouverne ces vies.

Thibaud avait demandé aux deux jeunes gens d’inventer une façon de rendre hommage au travail de Claire. Mais comment faire ? A moins que ce ne soit cette manière de dire la maison, son jardin et les « formes infinies du monde naturel » qui ne réponde le mieux à sa requête ? Continuant l’art de sa compagne en faisant advenir une beauté qui le rejoigne. Telle une renaissance, qui constitue le principe même de l’art à son plus haut. Leçon admirable d’un livre qui ne l’est pas moins.

« Mémoires de l’enclave » de Jean-Paul Goux, édité sous la direction de Pascal Léocrart, photographies de Gilles Choffé, Les Belles Lettres, 560 p. 45 €
« A la lisière », de Jean-Paul Goux, Champ Vallon, 182 p., 19 €
30/04/2026 – 1784 – W164

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