TERRITOIRES ROMANESQUES 2023

Actualités


Association des amis de Jorge Semprun

Une rencontre à ne pas manquer

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2022 – 2023

Territoires romanesques 2022, créé le 30 juin dernier, compte chaque jour un nombre croissant de visiteurs. Qu’ils soient remerciés de leur attention et, pour nombre d’entre eux, de leur fidélité à un travail critique contraint de quitter le support papier d’un quotidien pour la Toile.

Ce blog se transforme aujourd’hui en Territoires romanesques 2023, pour vous faire partager de nouvelles découvertes et de nouveaux plaisirs de lecture. Dès cette semaine, le premier roman de Pauline Peyrade. Puis Christine Jordis, Marie-Hélène Lafon, Jean-François Kierzkowski, Philippe Lafitte, Jean-Michel Béquié, Yves Bichet…

A tous, une bonne année 2023 !

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La traduction comme création

Sur le métier de traducteur, un vigoureux article de Françoise Wuilmart*, A lire sur le blog de l’Association des Traducteurs littéraires de France

ATLF : https://atlf.org/actualites/

*Traductrice de Ernst Bloch (« Le Principe espérance« ), Friedrich Christian Dellius, Jean Améry, Stefan Zweig, d’ »Une femme à Berlin« …
Professeur de traduction à l’Institut supérieur de traducteurs et interprètes de Bruxelles (ISTI.
Fondatrice et directrice du Centre européen de traduction littéraire (CETL) de Bruxelles.
Fondatrice et directrice du Collège européen des traducteurs littéraires de Seneffe (CTLS)

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ANNIE ERNAUX

PRIX NOBEL 2022

Le stade ultime de la reconnaissance

Dès 1990, dans « Nouveaux Territoires Romanesques » (Editions Sociales), nous faisions paraître, avec Claude Prévost, la première étude sur le travail et l’écriture d’Annie Ernaux.

Notre conclusion :

« La prose « a-romanesque » d’Annie Ernaux ne tourne pas le dos à une fonction essentielle du roman, c’est-à-dire élaborer cette alchimie du social et de l’individuel qui donne à chaque destinée son caractère à la fois multiple et irréductible et qui opère, osons le mot, la réconciliation du singulier et de l’universel, acquis toujours provisoire, instable et fragile équilibre »

(« Nouveaux Territoires Romanesques », page 66)

Finalement pas si loin des motivations du jury Nobel

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Ma chronique littéraire du 31 janvier 2008, sur « Les Années »

          Une histoire simple

         Un jour quelqu’un s’était demandé ce qu’Annie Ernaux pourrait bien encore écrire, une fois achevée l’investigation de son champ biographique. Ce qui témoignait de la mésestimation certaine d’un travail que l’écrivain, à la fin d’ « Une femme », en 1988, situait « entre la littérature, la sociologie et l’histoire ». Et plus encore révélait le malentendu autour de cette œuvre, d’abord identifiée comme fictionnelle, avec trois premiers livres présentés sous l’appellation de romans, avant que sa force documentaire ne provoque quelque gêne, puis une évidente répulsion. Il n’est qu’à se rappeler la réception de « Passion simple », en 1992. Mais le plus grand péché d’Annie Ernaux n’a-t-il pas toujours été son impudeur sociale, cette volonté de sans cesse dire d’où elle vient, telle une permanente faute de goût ?

         A ceux qui n’auraient pas bien saisi encore l’intrication extrême de l’intime et du social dans ce parcours d’écriture sans équivalent, Annie Ernaux propose aujourd’hui, avec « Les années », une lumineuse séance de repêchage. Et même un peu plus. Parce que le recul des ans rend possible la mise en perspective et permet de faire apparaître la cohérence de l’entreprise littéraire lancée en 1974. Pour la première fois, celle qui écrit opère en effet une mise à distance avec la petite fille d’Yvetot, l’étudiante de la cité universitaire, la femme professeur mariée d’Annecy, la célibataire libérée de Cergy. De celles qu’elle fut successivement, elle parle désormais à la troisième personne. Comme si elle avait accédé à ce degré de souveraineté dans la vision, qui sous les désordres du vécu distingue la direction générale d’un itinéraire, lui-même inscrit dans un plus vaste ensemble qui lui donne sens. « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous » prévient une réflexion de José  Ortega Y Gasset placée en épigraphe. A quoi vient s’ajouter une citation d’Anton Tchekhov suggérant l’autre profondeur de ce texte majeur : « Il se peut aussi que cette vie d’aujourd’hui dont nous prenons notre parti, soit un jour considérée comme étrange, inconfortable, sans intelligence, insuffisamment pure et, qui sait, même, coupable ». Le principe de la démarche d’écriture se trouve d’emblée exactement énoncé.

         Des images alors tantôt remontent de recoins déjà visités de la mémoire, tantôt s’offrent au regard, sous la forme de photos prises à divers moments de cette vie. Indissociables d’autres images, de souvenirs sonores, de lectures, qui en constituent la toile de fond. Il y a le cliché obligatoire du bébé d’un an, à demi nu sur un coussin. Celui de la fillette de quatre ans qui prend la pose chez le photographe. D’autres qui montrent les parents, les condisciples, le mari, les fils. Déclenchant à chaque fois, non pas des vagues de souvenirs, mais un inlassable travail de mise en situation, de connexion entre le monde intime et domestique et l’univers du dehors. Réunions de famille où passe encore la grande peur de la Seconde guerre mondiale. Echos des guerres coloniales. Premières hontes de la bonne élève découvrant le sentiment d’infériorité de classe. Puis la suite, que l’on connaît des précédents livres, illustration sans égale d’une ascension sociale pendant les Trente glorieuses, avec son cortège mêlé de refoulement des origines, d’arrogance et de mauvaise conscience. Plus tard l’assumation puis la revendication de cette dualité constitutive. On rencontre à nouveau cela dans « Les années », mais admirablement épaissi de tout ce qui, pour Annie Ernaux et de nombreux autres, donne leur couleur à ces temps successifs. Si l’ambition romanesque fut tôt abandonnée, elle semble ici prendre sa revanche. Donnant à ce texte un statut tout particulier par rapport à la tonalité globale de l’œuvre.

         Comment ne pas avouer l’émotion singulière éprouvée à sa lecture ? Due pour partie à la puissance d’évocation, qui peut-être ne fut jamais aussi flagrante. Mais autant à ce que l’on perçoit d’une méticuleuse insatisfaction de soi-même jusque dans le temps présent. Si Annie Ernaux veut « sauver quelque chose » d’un passé dont elle accepte désormais les contradictions, c’est en effet avec la conscience renforcée de sa propre contingence. Et en cela elle nous touche comme jamais.