En 1989 paraissait un saisissant roman autour des fortes personnalités antinomiques de Jean-Paul Sartre et Charles de Gaulle. Cela s’intitulait de belle manière « L’Être et le géant », son jeune auteur s’appelait Bernard Fauconnier. En 1995 celui-ci récidivait avec un autre grand texte, « L’Incendie de la Sainte-Victoire », conçu à partir d’un tableau de Paul Cézanne. D’autres romans et plusieurs biographies ont suivi. La dernière en date « Platon » a paru en 2019. Aujourd’hui arrive un tout nouveau texte, « Un sursis », qui renvoie à l’un des textes les plus lus dans le monde
Impossible de lire l’incipit, « Et ce matin, la porte de ma cellule s’est ouverte » sans aussitôt penser au célébrissime « Aujourd’hui maman est morte. » Car c’est bien dans la coulée de ce texte majeur que s’inscrit le livre de Bernard Fauconnier. Non pas à la façon d’un remake, mais bien plutôt en choisissant la voie plus insolite d’une surprenante uchronie : l’invention d’une suite au roman mondialement célèbre, dont il reprend la tonalité et les principales modalités d’écriture. Avant de se lancer dans la lecture de « Un sursis » un petit détour par « Situations 1 » de Jean-Paul Sartre, pourrait s’avérer bénéfique. On y trouverait en effet une lumineuse analyse de ce style devenu référence, l’écriture blanche, dépourvue d’affects, sans le moindre connecteur entre les énoncés (des copules pour Sartre), de laquelle résulte une irrépressible sensation d’absurde. Reprenons les pages de Sartre, appliquons-les à Fauconnier, et l’on aura identifié le principe d’écriture du « Sursis », dont l’action commence en 1942. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, cette année-là précisément paraît chez Gallimard le court texte qui accèdera plus tard à une audience universelle. Précisons encore que, dans son souci de placer ses pas dans ceux de l’illustres prédécesseur, Fauconnier propose un texte d’une longueur remarquablement semblable, un peu plus d’une trentaine de milliers de mots.
Et si Meursault, cet être dont le patronyme associe la mer et le soleil, n’avait finalement pas été guillotiné ?
Nous retrouvons donc la même voix narrative, celle de ce Meursault indifférent à tout, ne voyant de sens nulle part, devenu criminel, condamné à mort attendant l’exécution de sa peine dans une cellule de la prison d’Alger. Là-même où commence l’uchronie de Bernard Fauconnier. Et si Meursault, cet être dont le patronyme associe la mer et le soleil, n’avait finalement pas été guillotiné ? Si, comme ce fut souvent le cas dans l’Histoire, des services ne l’avaient extrait de sa cellule que pour lui confier la mission de tuer quelqu’un ? C’est ainsi qu’il se retrouve bientôt en France occupée, en plein hiver dans les Alpes. Il se rappelle que, quelque temps auparavant, l’aumônier de la prison qui était vainement venu lui apporter la consolation de la foi en Dieu, lui avait parlé d’une « guerre là-bas, de l’autre côté de la mer, en Europe ». Il se rappelle aussi sa réaction, dans la droite ligne de son habituelle posture : « Cela ne me concernait pas. » Mais en situation, pour reprendre le concept sartrien, Meursault va peu à peu évoluer. Comprendre aussi le détestable enjeu de sa libération. Bernard Fauconnier le plonge dans la réalité de la France occupée, lui fait découvrir la véritable affiliation, pas vraiment celle qu’on attendait, des services qui l’ont exfiltré.
L’engagement n’est plus une notion abstraite et étrangère pour ce Meursault passé tout près de l’échafaud
Et surtout donc le montre commençant de sortir de sa bulle d’indifférence (« Et maintenant, je ne ferai plus rien que je n’aie pas décidé »). Peut-être même d’accéder à une conscience historique, s’il faut en juger à son changement d’attitude par rapport à la mission. Sans rien dévoiler d’un épilogue qui constitue l’ultime surprise de ce beau texte, on peut simplement observer que l’engagement n’est plus une notion abstraite et étrangère pour ce Meursault passé tout près de l’échafaud. La phrase conclusive du livre indique qu’avec celle qui désormais l’accompagne, il vient d’embarquer clandestinement dans un petit appareil et a demandé au pilote de prendre « la direction du nord-ouest. » Nul besoin de regarder une carte pour comprendre vers quel sens – « la guerre, le devoir, le courage » – semble désormais s’orienter celui qui considérait l’absurdité du monde comme une donnée première et intangible. Dans cet automne littéraire le livre de Bernard Fauconnier tient le double pari de continuer un grand texte de la littérature mondiale et de présenter un vrai roman d’idées d’aujourd’hui.
« un sursis », de Bernard Fauconnier, Editions Héliopoles, Collection Serge Safran, 152 pages, 17,90 €