Pour terminer cette année d’intenses turbulences avec le recul d’une réflexion essentielle, on pourra utilement prendre connaissance du court texte de Theodor W. Adorno « Désir autoritaire », retranscription d’une conférence prononcée en 1960 que les éditions Rue d’Ulm viennent de faire paraître, assortie d’un appareil critique très complet. On peut y voir que l’une des figures majeures de l’Ecole de Francfort, au côté d’Herbert Marcuse et de Max Horkheimer, savait comme personne s’emparer de thèmes d’actualité pour en démêler le sens profond.
Il faut d’abord rappeler le contexte. Pendant l’hiver 1959-1960 en République Fédérale d’Allemagne de jeunes militants d’extrême droite avaient perpétré une série d’actes antisémites, alors que pas plus de quinze années s’étaient écoulées depuis l’effondrement du IIIème Reich et la révélation de la Shoah. La dénazification qui suivit avait exclusivement concerné ceux qui eurent directement affaire avec le nazisme. Pour la première fois depuis 1945 la nostalgie du national-socialisme se faisait donc entendre dans l’espace public. Theodor W. Adorno, qui au début des années 1940 avait travaillé sur la possibilité de fascisme dans la société nord-américaine, ne pouvait rester insensible à cette nouvelle donne dans son propre pays, là où l’autoritarisme et un nationalisme agressif y avaient été portés au point extrême que l’on sait. Si sa conférence comporte nécessairement une dimension historique et philosophique, c’est néanmoins à la psychologie de ceux qui manifestent un attachement maladif à l’autorité qu’il s’intéresse en premier lieu. Autrement dit aux « traits de caractère qui prédisposent au fascisme et à l’antisémitisme », note l’éclairant préfacier Johann Chapoutot, universitaire spécialiste d’histoire contemporaine, du nazisme et de l’Allemagne.
Contre une exceptionnalité échappant à une approche rationnelle
Les éditions Rue d’Ulm, qui ont récemment fait paraître l’important « Quitter Berlin, Journal de jeunesse (1913-1923 » de Gershom Scholem, avec le même préfacier, poursuivent ici leur travail approfondi de décryptage des forces qui dessinent l’Histoire. Il ne fait guère de doute que l’actualité du premier quart de notre XXIème siècle, la remontée en force des extrêmes droites un peu partout dans le monde, guide leurs choix. Adorno, observateur scrupuleux et analyste dérangeant de son temps, publié une première fois en 2018 (« L’Actualité de la philosophie et autres essais »), tient dans cette démarche une place particulière. Peut-être convient-il en effet de se rappeler que les événements entre 1933 et 1945 furent caractérisés par de nombreux historiens, en Allemagne et ailleurs, comme relevant d’une exceptionnalité échappant à une approche rationnelle à partir d’un appareillage conceptuel classique. Dans les années 1970 était apparue la Littérature des pères (« Väterliteratur »), dans laquelle des écrivains, fils et filles d’anciens nazis, s’affrontaient au passé de leurs géniteurs. On pense ici notamment à Peter Härtling, Christoph Meckel ou encore Brigitte Schwaiger, qui manifestaient un bougé : leurs démarches à partir du matériau biographique signalaient une proximité par rapport à la réflexion d’Adorno. Impossible pour eux de penser le nazisme comme irréductible à quelque compréhension que ce soit. Ils en avaient fait l’expérience intime, pourrait-on dire.
Une non-concordance entre le fonctionnement irréprochable de l’entendement et l’abyssale faiblesse du niveau de conscience
C’est « au ras de l’expérience individuelle et de son élaboration réflexive », ainsi que l’énonce Johann Chapoutot, que se situent semblablement Adorno et ceux de la Väterliteratur. Tous se réfèrent en effet à un invariant repérable dans toute l’histoire humaine, que l’Allemagne et le nazisme ont seulement poussé à son point extrême : la « glorification du sacrifice, du renoncement dans toute sa négativité et, enfin, de la mort. » Les pages de « Désir autoritaire », plus de six décennies après la conférence initiale, apportent là-dessus un éclairage déterminant qui n’a rien perdu de sa pertinence et encore moins de son actualité. Ce que confirme la postface de la traductrice Marie-Andrée Ricard, professeure à l’Université Laval de Québec. Celle-ci place au centre de la réflexion d’Adorno ce qu’on pourrait désigner comme une non-concordance, chez les personnalités attachées à l’autorité, entre le fonctionnement irréprochable de l’entendement et l’abyssale faiblesse de leur niveau de conscience. Avec comme exemple emblématique Adolf Eichmann (voir les dix-sept pages de la conférence « Eduquer après Auschwitz » tenue par Adorno en 1966). Lire ou relire aujourd’hui Adorno, c’est tout simplement refuser de cautionner l’impensé qui ne cesse de tisser son voile de Maya sur l’histoire du monde.
« Désir autoritaire » de Theodor W. Adorno, traduit de l’allemand, annoté et postfacé par Marie-Andrée Ricard, Préface de Johann Chapoutot, Editions Rue d’Ulm, 144 pages, 14 €