TERRITOIRES ROMANESQUES

Pauline PEYRADE


En 2023 Pauline Peyrade faisait paraître « L’Âge de détruire », un étouffant premier roman récompensé par le Goncourt de la catégorie. Une fille, jusqu’à un geste fatal, y affrontait sa mère et l’emprise castratrice de celle-ci. Trois ans plus tard voici « Les Habitantes », nouveau récit d’un univers dans lequel des femmes tiennent un rôle majeur. A ceci près, qui n’est pas négligeable, que l’autrice élargit considérablement la focale : ses personnages apparaissent maintenant dans leur dimension réelle à l’échelle du monde, créatures parmi les innombrables créatures du vivant.

Deux citations placées en épigraphie, d’Emily Brontë et Monique Wittig, situent très précisément l’enjeu de ce deuxième livre. « Mais un sort tyran m’a liée / Et je ne peux pas, ne peux pas partir » écrit en 1837 l’autrice de « Les Hauts de Hurlevent » tandis que l’intellectuelle et romancière féministe disparue en 2003 d’une certaine façon lui répond dans « Les Guérillères » (1969) : pour elle il s’agit soit d’abdiquer toute prétention à s’approprier le monde soit de« créer des rapports nouveaux entre moi et le monde.» Impossible de lire « Les Habitantes » en faisant abstraction de ce qui ressemble beaucoup à un pré-requis fixé par la romancière. Pour cela Pauline Peyrade opère dans un bref chapitre liminaire un détour par le lointain passé de notre astre, pas moins de cent soixante millions d’années, le Mésozoïque, quand « la terre d’ici baignait dans une mer tiède et peu profonde, peuplée de coraux. » Alors  s’accumulaient les matériaux qui constitueraient plus tard l’environnement de la vie humaine. A la même période la biodiversité connaîtrait un fulgurant premier développement. Il faut pour la suite de la lecture garder en mémoire cette page initiale. Afin de saisir véritablement la portée de ce qui se joue autour de cette Emily, évident clin d’œil à la puinée des sœurs Brontë, qui tient ici le rôle de la narratrice à la première personne. Elle vit seule avec sa chienne Loyse dans le paysage de forêts et d’étangs où elle a grandi. La maison qu’elle habite est celle de Moune, sa  défunte grand-mère. Autres habitantes dans une ferme à proximité, Aude et sa chienne Baba. Inutile de chercher un représentant du genre masculin dans cette configuration. 

Elle a choisi d’ignorer cette société avec son ordre, ses procédures et ses lois

Dès après cette page initiale, véritable mise en perspective  historique, Pauline Peyrade insère une lettre adressée à Emily. Elle est simplement signée « Y » et datée du 13 juin. De quelle année ? Treize autres missives suivront, jusqu’au 2 août, portant d’autres initiales. Certaines émaneront de gens de loi. Dans chacune il est question du processus de mise en vente de la maison de Moune lancé par le père d’Emily, unique figure masculine depuis longtemps partie. Avec Anna, la demi-sœur de la narratrice, il est l’un des trois légataires de la maison. La marginale Emily jamais ne répondra à ces courriers. Elle a en effet choisi d’ignorer cette société avec son ordre, ses procédures et ses lois. Pour elle il n’est aucune hiérarchie qui tienne : « chiennes, hirondelles, abeilles, héron, peuplier, tremble, champs de chanvres », on pourrait ajouter les araignées auxquelles elle consacre des pages admirables, qui constituent son environnement quotidien, lui apparaissent tout aussi légitimes que les habitants humains de la planète. C’est dans la relation et l’interaction avec l’ensemble des créatures qu’elle envisage sa propre présence. Une philosophie de la vie ici se dégage, proche de l’idéologie antispéciste apparue dans les années 1970. Il ne faudrait cependant pas s’y tromper, le texte de Pauline Peyrade, au-delà de toute affiliation, relève d’abord du meilleur romanesque. Par sa sensibilité et sa sensualité, par sa puissance d’évocation, par la beauté de ses images.

La littérature de Pauline Peyrade s’inscrit dans un temps paradoxal

Emily s’y raconte avec un luxe de détails domestiques : « Le poêle à bois refroidit entre deux traces de suie incrustées dans le plancher, les chaises sont rangées autour de la table. L’abat-jour en boule blanche éclaire sept épis de blé et un petit ange en plâtre doré pendu à un clou, derrière ma tête. » Elle porte un semblable regard objectif sur le vaste paysage de collines, de forêts et de champs qui s’étend à perte de vue. Sans omettre l’infiniment petit, animal et végétal, qui partout grouille. Tandis qu’elle élève sa chienne et celle d’Aude au rang d’autres figures centrales du récit. Une partie de cela fait incontestablement penser aux procédures d’écriture objectale du Nouveau Roman. Sauf que le ressenti et la subjectivité de la narratrice, comme son attention à l’ensemble du vivant autour d’elle, donnent au texte sa coloration de fond. A plusieurs reprises, en manière de leitmotiv, Pauline Peyrade revient sur les sources infiniment lointaines de cet univers. Après la relation tumultueuse avec la mère dans le premier roman, « Les habitantes » se présente comme un livre du consentement au monde et de l’apaisement. A peine troublé par les courtes lettres, vite oubliées, venues d’une société qu’Emily a choisi d’ignorer. Le Nouveau Roman était apparu dans un temps qui avait appris à se méfier des affects, la littérature de Pauline Peyrade s’inscrit dans un temps paradoxal, celui du sacre de l’individu alors même que l’être humain voit contestée sa position centrale. Un livre important, à n’en pas douter.

« Les Habitantes » de Pauline Peyrade, Les Editions de Minuit, 192 pages, 18 €
22/01/2026 – 1771 – W151