Avec « Viens Elie », premier roman de Jonas Sollberger, les éditions de Minuit continuent ce qui depuis 85 ans constitue leur ADN : la découverte de voix nouvelles dans le paysage littéraire. Le Suisse, qui a écrit ce texte hors-normes à l’âge de 26 ans, s’inscrit délibérément dans ce qui ressemble fort à une inactualité d’essence nietzschéenne. Tandis que le réalisme opère un retour en force après la poussée de l’autofiction, voici donc un texte qu’on dirait sorti de nulle part, si ce n’est d’une imagination et d’une vision d’une totale originalité.
Si l’incipit par sa manière de regard objectif révèle une fréquentation assidue du Nouveau roman (« L’arbre. Il est là, debout. Le père tient une masse dans ses mains, il frappe. Dans le tronc il y a une fente et dans la fente il y a un coin d’abattage, c’est là que le père frappe avec sa masse »), la suite immédiate laisse apparaître un autre choix narratif. Car on entend le père gémir et les feuilles bruire, on voit le tronc lui opposer une résistance et la sève se mettre à couler. Alors la mère apparait, puis la sœur, enfin Elie. La première apporte au père un verre d’eau et se réjouis de l’abattage de l’arbre (« Oui, qu’est-ce qu’il nous embêtait cet arbre, dit la mère. Mais maintenant on n’est plus embêtés par cet arbre ») La deuxième, installée sur le balcon, est plongée dans ses livres de littérature allemande. Le troisième reste encore invisible, la mère imagine qu’il « s’occupe encore de Moïse. » De cette situation banale et de cette langue plus banale encore émane cependant une invincible sensation d’étrangeté. Dans tout cela rien de naturel. Le lecteur se retrouve en position de spectateur d’une scène de type théâtral, dans laquelle un certain mode d’énonciation et de scansion tient lieu d’action. Un recours massif aux répétitions accompagné d’un usage minimaliste de la ponctuation confirme qu’on se situe ici du côté de l’artifice. Ou plus sûrement de l’art.
La fin de l’enfance et de la jeunesse
Sans compter ces deux prénoms, Elie et Moïse, qui rappellent que la référence biblique ne cesse décidément pas d’infuser dans les formes les plus diverses de création. Sur ce chapitre on pourra lire avec grand profit « La Maison imaginaire », le tout récent livre de Jean Rouaud. Que Jonas Sollberger ait grandi dans une communauté évangélique du canton de Berne ne relève certainement pas de l’anecdote. A ceci près que Moïse a ici peu à voir avec le prophète. Perché sur l’épaule d’Elie, c’est un oiseau. Sans davantage de précision, sinon qu’il lui sert de confident. C’est ainsi qu’il entend le jeune homme lui annoncer que celui-ci devra le lendemain se présenter à la ville voisine pour des journées de recrutement militaire. Moïse alors s’envole et prend de l’altitude. Elie s’évertuera vainement à le faire revenir. Entre ses appels désespérés, alors qu’il s’enfonce de plus en plus profondément dans la forêt vers laquelle l’oiseau s’est dirigé, des souvenirs maintenant lui reviennent. Notamment celui d’une clairière qu’avec sa sœur il aimait fréquenter. Une sorte de paradis perdu. Ils y jouaient avant que le noyer protecteur en son centre ne fût touché par la foudre. Comme si l’envol et la disparition d’apparence irrémédiable de Moïse marquaient la fin de l’enfance et de la jeunesse. Une métaphore certes traditionnelle, mais qui ici se présente sous le dehors innovant d’une langue entre la simplicité enfantine et l’invention poétique.
La sortie des claires contrées de l’enfance et l’entrée dans l’opacité et la complexité du monde adulte
Qui peu à peu se leste d’une trouble densité. Non seulement dans les jeux d’enfants d’apparence innocente d’Elie et de sa sœur (« est-ce qu’il ne s’était pas une fois passé quelque chose »). Mais aussi dans la suggestion. Quand par exemple celle-ci lui montre un livre. Pas n’importe lequel : « Regarde Elie, c’est un livre. C’est un livre d’Elfriede Jelinek. » Celle-là même qui dans ses romans et son théâtre se propose de « circonscrire le désespoir avec la langue. » N’y aurait-il pas un certain air de parenté avec le propos de Jonas (autre prénom biblique) Sollberger ? L’hypothèse n’est pas à exclure. Ici en effet, à l’instar de ce qui se passe dans la prose de la lauréate du prix Nobel 2004, tout fait sens. La nuit est maintenant venue, celle des histoires enfantines et des contes. Ignorant les appels de sa sœur et de sa mère, Elie a pris la décision de poursuivre sa recherche de l’oiseau envolé. On le voit s’enfoncer dans la profondeur obscure de la forêt, où il imagine le volatile réfugié dans quelque arbre de grande hauteur. Dans la scène initiale en plein jour son père abattait précisément un grand arbre. Comment ne pas concevoir que, dans cette façon de phénomène d’écho, pour reprendre un autre concept de la littérature germanique mis en œuvre par Hugo von Hofmannsthal, la préexistence, c’est la sortie des claires contrées de l’enfance et l’entrée dans l’opacité et la complexité du monde adulte qui se trouvent en l’espèce représentées ? Une hypothèse renforcée par l’évocation des journées de recrutement, césure dans une vie de jeune homme.
Dans ce qui s’apparente furieusement à une parabole, avec ses noms bibliques et son subtil appareillage symbolique Jonas Sollberger fait une entrée remarquée, en totale rupture avec les pratiques existantes, dans le paysage littéraire. A quoi il faut ajouter la musique de son texte, pressentie à la lecture silencieuse et spectaculairement confirmée par le passage au gueuloir. » Une impeccable et prometteuse réussite.
« Viens Elie » de Jonas Sollberger, Les Editions de Minuit, 140 pages, 17 €