TERRITOIRES ROMANESQUES

Pieterke MOL


Dans « Comme ta mère », son deuxième roman, la Bruxelloise Pieterke Mol réussit le tour de force de s’avancer dans le noir de vies dévastées sans jamais tomber dans le sordide. Même plus : de tout cela naît un texte d’une authentique beauté, porté par des images puissantes dans  une langue qu’habitent l’humour, l’ironie et la force d’une humanité.

Il y a là, dans l’ordre de leur apparition, Anouk et Guus, Debbie et Anne. Le récit de leurs histoires croisées commence en 1956 à Poortugaal, « bourgade de la Hollande méridionale » et s’achève en novembre 2019 à la sortie d’un cimetière de Bruxelles. Ce dimanche de 1956  Anouk et ses parents attendaient Pieter. Les deux jeunes gens allaient leur annoncer une nouvelle importante. Chez ces protestants pratiquants il ne pouvait évidemment s’agir que de l’annonce d’un prochain mariage, Autre chose eût  été inconcevable. Et pourtant… Les coups de la mère s’abattent sur Anouk : « que va dire le pasteur ? » hurle celle-ci. Quelques mois plus tard naissait Guus, enfant mal aimé et rejeté. Après ce sombre début, restitué par un regard extérieur, Debbie prend la parole. Elle se trouve en juillet 2019 dans un train qui relie Bruxelles-Midi à Rotterdam. Agée de trente-cinq ans, elle n’a plus vu son père depuis leur rupture, une décennie plus tôt. Abandonné de tous, sauf de son propre père, malade et alcoolique, celui-ci est devenu une épave. Alors que le terminus est maintenant en vue, Debbie  a cette réflexion inquiétante, qui clôt le chapitre initial de son récit à la première personne : « Le monde s’assombrit à mesure que l’on approche de Guus.» Elle annonce ainsi sa propre traversée rétrospective de la douleur familiale.

Une claire visée esthétique

Dans les cinq premiers chapitres d’une petite  vingtaine de pages, ce sont le ton et la singularité d’une écriture qui se donnent à entendre. Entre naturalisme et inventivité langagière. L’on pense ici au poème célèbre de Baudelaire « Le Guignon. » Mais aussi, par association d’idées, à son pamphlet « Pauvre Belgique. » Il apparaît en effet indéniable que ceux dont il est question incarnent une logique de l’échec en même temps que, par bien des traits, ils répondent au portrait passé au noir qu’avait fait d’eux le poète lors de ses deux années bruxelloises. A quoi Pieterke Mol ajoute ses visions propres, celles d’une autrice littéralement habitée par la pratique de la photo. Dans chacune des scènes de son roman elle insère en effet des images et leur dessine un cadre, produit d’un véritable travail de composition. Ce qui inscrit son texte dans une claire visée esthétique. Il lui faut bien cela pour contrebalancer l’histoire d’une famille qui se présente comme la sienne. A l’instar de Debbie elle est née en 1984 et son itinéraire personnel se confond pour l’essentiel avec celui de son personnage. On y rencontre des hommes taiseux, des femmes soumises au pouvoir du pasteur, vouées à la terreur des avortements clandestins ou à la venue d’enfants non désirés. Et, corollaire quasiment logique, un alcoolisme atavique dont Debbie n’a pas été exemptée. Aujourd’hui celle-ci  remonte le passé sur trois générations, en remue la matière épaisse souvent dérangeante, en découvre les épisodes longtemps cachés, les résistances et leurs échecs.

Entre musiques et images, Pieterke Mol fait ainsi resurgir sept décennies du quotidien des XXème et XXIème siècles

De son récit se dégage contre toute attente une stupéfiante sensation d’énergie (« Je veux créer. Je veux créer des images qu’on n’oublie pas. Surtout pas moi. ») Les ressources langagières jouent ici à plein, tantôt sur le rythme haletant de la suffocation et de la révolte, tantôt en convoquant divers niveaux de langue comme les écarts d’expression entre les néerlandophones tel Guus et les francophones telle sa fille Debbie. De cela résulte la permanente sensation d’une dynamique de bout en bout à l’œuvre.  Renforcée par la très remarquable présence d’une véritable bande son. Les paroles des textes de grands chanteurs et groupes anglo-saxons, Lionel Richie, Ray Charles, Grace Jones, Patti Smith, New Order, et francophones, entre autres Louise Attaque, Brassens, Barbara et plus encore Brel, dont les paroles viennent magistralement se coudre dans la trame narrative. Entre musiques et images, Pieterke Mol fait ainsi resurgir sept décennies du quotidien des XXème et XXIème siècles : chômage, précarité, violences intrafamiliales, avortement criminalisé, qu’elle place en regard de quelques échappées heureuses de l’enfance et de l’âge adulte. Voilà un roman qui émeut et remue par la justesse du regard de celle qui écrit. Comme par une écriture jouant souverainement de tous les registres. Une des lectures les plus stimulantes de ce printemps.

« Comme ta mère » de Pieterke Mol, Les Editions Noir sur Blanc (Collection Notabilia), 272 pages, 22,50 €
12/03/2026 – 1778 – W158