TERRITOIRES ROMANESQUES

Daniel ARSAND


Dès son premier roman « La Province des Ténèbres », en 1998, Daniel Arsand a marqué de son empreinte le paysage littéraire. D’autres textes remarquables ont suivi, comme « Un mois d’avril à Adana » (2011) ou encore « Je suis en vie et tu ne m’entends pas » (2016). « Revers », son tout récent récit, confirme la qualité de cet auteur discret, également éditeur, qui n’hésite pas à s’affronter à des sujets toujours sensibles, par-delà les évolutions sociétales en cours

Daniel Arsand s’intéresse ici au tennisman américain Bill Tilden (1893-1953) qui dans les années 1920-1930 fut unanimement considéré comme le meilleur joueur du monde. « Revers », le titre de son récit, peut en même temps se lire en référence à ce qui était le coup favori du champion mais aussi à ce qui avait constitué une face moins glorieuse du personnage. Une façon de revers de sa médaille : ses apparentes sympathies pour le nazisme et surtout son goût pour les jeunes garçons qui lui valut deux procès. Les premières pages du livre le montrent un soir de juin 1953, le dernier de son existence, quittant son domicile dans « une villa convertie en appartements » d’Argyle Avenue à Los Angeles. Depuis belle lurette il était passé de la lumière à l’ombre. « Il y a longtemps qu’il a vendu ses montres de prix » confirme Daniel Arsand, qui restitue très fidèlement une trajectoire humaine comme les Etats Unis en raffolent. Ascension sociale express et/ou déchéance non moins rapide. Tandis qu’à bord de sa vieille Packard Clipper il prend maintenant la route, des scènes du passé lui reviennent. De l’enfance et de l’adolescence puis de temps moins anciens. C’est le récit d’une vie qui peu à peu émerge tandis que Bill Tilden se dirige vers les quartiers huppés de l’autre bout de la ville, là où résident « les comptes en banque bien garnis […], les millionnaires » qu’il fréquentait auparavant. Le texte régulièrement s’épaissit ainsi de scènes anciennes surgissant au fil de son parcours. Daniel Arsand maîtrise magistralement l’art du fondu-enchaîné.

Le « truc entre les jambes » de l’adulte

Parmi les visions de l’ancien champion un épisode le hante particulièrement. Cela devait se passer vers sa neuvième année à Overleigh, la « villa pour épopée familiale » de Philadelphie. Une véritable scène primitive, dont les répliques n’avaient plus jamais cessé de résonner en lui. Ce matin-là le jeune William avait frappé à la porte de la salle de bains, que son père avait rituellement l’habitude d’occuper toujours à la même heure : c’était son « domaine sacré. » William junior avait-il entendu une réponse de William senior ? En tout cas il était entré et avait essuyé un déchaînement de fureur. Et il avait vu, outre l’impressionnante corpulence, le « truc entre les jambes » de l’adulte qui l’avait définitivement marqué. Avec une remarquable délicatesse Daniel Arsand suggère la perturbation du garçon, probablement à l’origine de la personnalité trouble qui se dissimulait dans l’ombre de celui qui avait pris la lumière vingt années durant. Plus loin une autre scène lui revient : cela s’était passé le 23 novembre 1946, il avait fait monter dans sa Packard Clipper un jeune prostitué. La police avait interrompu leurs ébats, interdits sur la voie publique. L’écrivain en restitue les détails, dans leur matérialité la plus crue. Il décrit précisément l’enchaînement des gestes pour accéder au plaisir, dont Tilden voulait imaginer qu’il était partagé, quand de tels garçons faisaient le trottoir d’abord par nécessité, « putes pour ne pas crever. » Le social et sa violence viennent affleurer dans ce qui ne semblait relever que de l’intime. A l’issue du procès qui suivit il fut incarcéré pendant un an, par la suite interdit de tout contact avec un mineur. L’une des qualités rares de ce livre, c’est sa capacité à faire tenir ensemble dans un même récit la restitution d’un itinéraire individuel problématique et ce qui se trouve mis en jeu pour la société.

A ce changement de statut aux relents d’ostracisme pouvait se mesurer l’ampleur de sa déchéance

Il y avait eu aussi les deux années passées en Allemagne en tant qu’entraîneur de l’équipe nationale de tennis. Un « écart répugnant » avait-on alors jugé. Cela s’était en effet produit dans les années 1940 sous le IIIème Reich. Précision de Daniel Arsand : ce fut « pour les beaux yeux du beau von Cramm. » Le baron Gottfried von Cramm, à l’homosexualité affichée, était alors le meilleur tennisman de son pays. A chaque fois les apparences, ou une incorrigible absence de conscience des enjeux moraux ou politiques, avaient mis Tilden en fâcheuse posture. C’est peut-être ce qui ressort avec le plus de netteté de ce récit extrêmement fouillé, continûment sensible, quelquefois critique et ironique. Personnage littéralement hors normes, le sportif adulé des foules acheva son parcours de médiocre façon. Son image avait été définitivement ternie. Lui, qui avait dans ses grandes heures fréquenté les stars d’Hollywood et même envisagé une carrière artistique, terminait son parcours en donnant des cours de tennis à Charlie Chaplin, qui lui avait gardé son admiration. Comme il en avait donné avant sa disgrâce à Greta Garbo, Katharine Hepburn ou Joan Crawford. A ce changement de statut aux relents d’ostracisme pouvait se mesurer l’ampleur de sa déchéance. Ce qu’énonce crûment Daniel Arsand : « Un pestiféré, c’était ce qu’il était devenu. Et sans rattrapage. Dans le monde du sport, et plus largement dans toute société, et l’américaine particulièrement, on était sain, et religieux, on ne draguait pas les garçons, on ne les séduisait pas. Sainte famille, etc. »  Ce quinzième livre se présente assurément comme l’un des plus sensibles et des plus engagés du romancier. Invitant sans cesse à élargit la perspective individuelle à la dimension d’une question sociale et politique. Une réussite incontestable.

« Revers » de Daniel Arsand, Actes Sud, 176 pages, 19 €
09/04/2026 – 1781 – W161

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *