Avec « Les Fantômes de Poltava » Fabrice Lardreau signe un texte bouleversant, dont l’esprit est suggéré dans une citation de Philip Roth placée en épigraphe : « La terreur de l’imprévu, voilà ce qu’occulte la science de l’histoire, qui fait d’un désastre une épopée. » Depuis 1994 l’écrivain a fait paraître plus de quinze romans, essais et livres d’entretiens, qui ont en commun l’éclectisme de leurs thématiques et leur profondeur d’analyse. En outre il dirige aux éditions Arthaud la collection «Versant intime », dans laquelle il donne libre cours à sa passion pour la montagne
C’est à New York, Coney Island, que s’ouvre ce récit extraordinairement prenant. Avant même d’en entamer la lecture on se trouve interpelé par une indication en italiques chapeautant le premier chapitre. Un procédé qui se répètera tout du long. A chaque fois celui qui raconte fournira des données de géolocalisation. Ici donc, au tout début, « Coney Island, New York, USA : GMT – 4. Distance : 7751 km. » Un rapide calcul, à mesure qu’on avance dans le récit et qu’on découvre d’autres kilométrages liés à des variations de lieux, permet d’identifier un unique point de référence, qui hante la vie de celui dont Fabrice Lardreau avait recueilli la parole : Sam Simon, né en 1924, aviateur pendant la Seconde guerre mondiale et témoin d’un épisode révulsant de juin 1944 qui n’avait jamais plus cessé de lui revenir en mémoire. 7751 km, c’est l’exacte distance qui sépare New York d’une ville de l’est de l’Ukraine, sur la rive gauche du Dniepr, Poltava.
Le 23 juin 1944 Sam est témoin d’une scène hallucinante, dont il ne pourra plus se défaire du souvenir
Sam Simon, après plusieurs autres missions, y avait atterri le 21 juin 1944, dans le cadre de l’opération « Frantic » décidée par Staline, Roosevelt et Churchill lors de la conférence de Téhéran en 1943 : « Pour la première fois, et après pas mal de tergiversations, d’hésitations, des bombardiers américains pourraient utiliser des aérodromes soviétiques. » Le but de l’opération consistait à déverser deux fois plus de bombes sur le territoire allemand. A l’aller depuis une base de départ en Angleterre et au retour depuis l’URSS, après ravitaillement en carburant et rechargement en munitions. Mais deux jours plus tard, le 23 juin, Sam est témoin d’une scène hallucinante, dont il ne pourra plus se défaire du souvenir. Pendant la nuit l’aviation allemande avait bombardé la base. Elle ne s’était pas contentée de mettre hors d’usage la centaine d’appareils au sol, elle avait également largué des mines antipersonnel qui, mêlées aux débris jonchant la piste avaient rendu celle-ci inutilisable. Afin de reprendre au plus vite une mission essentielle pour la stratégie des alliés, il avait fallu recourir aux moyens du bord. Sam Simon se rappelle la journée cauchemardesque qui en avait résulté. Quand il en avait fait le récit à son père à la fin de la guerre, il avait appris qu’une autre tragédie s’était produite un peu plus tard, en janvier 1945, à Poltava : les nazis y avaient assassiné deux des frères de celui-ci, qui avaient refusé d’émigrer. La Shoah par balles les avait rattrapés. Tandis qu’à New York Yitzhak était devenu Isidore.
Comme si son itinéraire depuis l’horreur de Poltava ne pouvait se raconter que dans le chuchotement de ceux qui un jour ont vu l’enfer
Fabrice Lardreau compose ici une manière de sublime oratorio. Aux différentes victimes dont il est ici question. Mais plus particulièrement à celles et ceux qui périrent le 23 juin 1944 sur la piste d’un lointain aérodrome ukrainien. Une trentaine de femmes, vieillards et enfants, seule main d’œuvre disponible pour rendre la piste de nouveau opérationnelle. Les autorités soviétiques les avaient alignés et forcés à remonter lentement le terrain pour une sinistre battue. Ils se donnent la main, « on leur demande d’avancer. Ils progressent…en chantant […]. Les voix montent, limpides, assurées. Ultime adresse au ciel ? » On imagine la suite, qui inspire au narrateur l’image terrible d’un « puzzle fou, archaïque, dont les pièces s’envolent et s’entrechoquent. » Cela même qui hante désormais les jours de Sam Simon, éclairant l’émouvant récit de sa vie d’une lugubre lumière. Car c’est aussi la destinée d’une famille juive de Minsk voulant échapper aux pogroms, prenant en 1908 la route de Berlin, embarquant sans doute à Rostock puis s’installant aux USA où elle avait espéré faire fortune, que retrouve l’écrivain dans la parole de Sam Simon. Toujours au plus près des faits. L’ouverture d’un pressing avec son épouse Roz. La mort soudaine de son jumeau le 10 juillet 1974, venant se mêler dans ses songes aux fantômes des disparus de Poltava. La vaine tentative de psychothérapie. Et la rumeur obsessionnelle du monde et de son chaos. La Corée, le Vietnam, plus tard l’Irak. Les relations compliquées avec les enfants Michael et Annie. C’est un complet tableau de sa vie outre-Atlantique que brosse Sam Simon. Sans la moindre trace d’emphase. Comme si son itinéraire depuis l’horreur de Poltava ne pouvait se raconter que dans le chuchotement de ceux qui un jour ont vu l’enfer et ne s’en sont pas remis : « J’aimerais dire que tout va bien aujourd’hui, que je me suis « reconstruit » et que le temps a fait « son travail », parler de « résilience », de « rédemption », ce genre de choses… Mais ce n’est pas vrai, ça ne peut pas être vrai, ça ne doit pas être vrai. Ces images me hanteront. Jusqu’à la fin. » Du récit de cette vie abîmée Fabrice Lardreau fait aujourd’hui un très grand texte. De bout en bout dit mezza voce malgré toute la violence qui s’y inscrit. Avec ses constants aller et retour entre présent et passé, sa sobriété stylistique qui lui donne une force peu commune. Une lecture essentielle.
« Les Fantômes de Poltava » de Fabrice Lardreau, Héliopoles (Collection Serge Safran), 208 p., 19,90 €