TERRITOIRES ROMANESQUES

Jean RENAUD


Jean Renaud a fait paraître son premier roman en 1990 (« Les Molécules amoureuses », chez Actes Sud). Plusieurs autres textes ont suivi, qui ont en partage une profondeur d’écriture doublée d’une subtile ironie. « Oublier les chiens » s’inscrit une nouvelle fois dans cette veine. L’argument en apparaît d’une confondante simplicité : un narrateur, qui en attendant mieux fait profession de promeneur de chiens, relate ses pérégrinations entre les appartements de ses clients pas vraiment démunis et les caniparcs dédiés au défoulement et autres besoins de leurs animaux

Ce qu’évoque d’abord le narrateur à la première personne, c’est une manière de rituel quotidien : le métro, l’horaire à tenir, le « sachet dans la poche » et la promenade comme couronnement de l’opération. On apprendra par la suite qu’il était professeur de lettres et qu’il avait trempé dans un mystérieux trafic dont son ami Salvador était l’instigateur.  En échange de quoi celui-ci le logeait gratuitement. Arrêté plus tard et condamné à une peine de prison pour une raison plus politique, le narrateur avait perdu son emploi. Les promenades de chiens, c’était l’idée de Salvador. Les petites sommes chaque jour gagnées devant lui permettre de survivre en attendant un certain pactole qui l’autoriserait à réaliser son vieux projet de mettre le cap sur « Surinam » et d’y retrouver un ami qui y a fait fortune dans le commerce : « les affaires tournent » lui avait dit cet ancien communiste devenu « social-déprimé. ». Les premières pages du roman de Jean Renaud intriguent par leur combinaison de précision et de mystère, d’apparente futilité et de gravité. Et continûment d’ironie. Les échanges avec les propriétaires de chiens sont un vrai régal. Sans compter les réminiscences du passé de professeur de lettres. Tels les mots d’un poème qui ne cessent de lui revenir à la bouche, sans qu’il puisse s’en rappeler le titre. « Fatigant. Je finis par l’oublier, à cause du chien, des femmes dans le parc, n’importe quoi », annonce-t-il dès la deuxième page. Le propos du roman se précise. 

Depuis sa première occurrence, page 17, la lecture s’est chargée d’un sens nouveau

Et davantage encore quand il s’avère qu’à la remise des chiens, au retour de la promenade, il reçoit une enveloppe qu’il a charge de convoyer vers quelque autre destinataire. Pour ce signalé service Salvador lui a promis le magot qui lui permettra d’embarquer vers ce Surinam, dont il s’est fait un mythe. A moins qu’il ne s’agisse que d’un fantasme. On se souvient qu’au chapitre XIX de « Candide » Voltaire fait précisément surgir le « Nègre de Surinam », un esclave mutilé qu’un colon exploite dans ses champs de canne à sucre. S’il faut attendre la page 114 d’ « Oublier les chiens » pour que la référence voltairienne soit enfin expressément citée, il est bien évident que depuis sa première occurrence, page 17, la lecture s’est chargée d’un sens nouveau. L’amateur de poésie n’a pas trempé que dans des affaires louches, il a également fricoté avec des activistes d’extrême gauche, à moins que ce ne soient des anarchistes (« Pas de scrupules à avoir. Avec le fric qu’ils ont. Et quand on sait comment ils le gagnent. ») Si bien qu’un jour il s’est retrouvé avec un « flingue » à la main. On connaît la suite. Le roman entamé de façon légère prend ainsi peu à peu de l’épaisseur. Jusque dans son usage de la langue et la réflexion qu’on voit poindre.

Si le désir y tient une place majeure, le littéraire invétéré qui raconte ne peut s’empêcher d’en donner à entendre une version sublimée

Pour le narrateur les promenades avec les chiens sont liées à une mission sur laquelle on n’en saura guère plus. Même si on la devine pas très nette. Là où une classique intrigue policière pourrait se mettre en place, les éléments de départ en sont réunis, Jean Renaud s’engage dans un tout autre récit. Il y restitue les rencontres de son narrateur et de ses chiens-clients avec d’autres promeneurs et d’autres chiens. Des dialogues qui sinuent entre le touchant, le mièvre et l’absurde. Et, plus encore, les rencontres avec la partie féminine de sa clientèle. Qui très vite virent à l’obsession. Si le désir y tient une place majeure, le littéraire invétéré qui raconte ne peut s’empêcher d’en donner à entendre une version sublimée. Telle grande bourgeoise du VIIe arrondissement dans ses imaginations se métamorphosera en Phèdre. Dans telle autre femme il distinguera une nouvelle Dora Maar. Haussant ses rencontres avec elles à de grands moments de l’art dramatique et de l’esthétique. La tragédie racinienne qui donne à la langue un nouvel élan, l’art du portrait revisité par Picasso.

A mettre en relation avec sa vision de la poésie comme l’art suprême

C’est que dans l’ombre du narrateur l’on distingue Jean Renaud et son refus de céder aux fausses évidences, dans la langue comme dans l’art. Il n’est pas jusqu’à l’expression la plus banale qui ne l’interroge. Faire son deuil, tomber amoureuse, remettre en main propre… : autant de phases toutes faites, pour ne pas dire de clichés, qui font l’objet d’un réexamen de sa part. A mettre en relation avec sa vision de la poésie comme l’art suprême. A trois pages de la fin, ce passage sublime, qui d’un coup dit tout : « Je regarde ses épaules, la bretelle du soutien-gorge. Aussi troublante que des seins nus. Métonymie, la partie pour le tout. Ou le contenant pour le contenu. » On est maintenant loin de l’incipit minimaliste et impassible du livre : « Fermer les yeux. Compter les stations. Se tromper, recommencer. » « Oublier les chiens » tout du long joue de l’écart savamment entretenu entre signifiant et signifié, qui lui donne sa tension particulière. Sur ce point la réussite est impressionnante. A une époque de relecture serrée des grands textes, il n’est pas interdit d’en user de semblable façon avec la cent-soixantaine de pages de Jean Renaud. On y verra alors s’ouvrir une profondeur que certes l’on devinait, mais sans en mesurer la réelle dimension.

« Oublier les chiens » de Jean Renaud, PhB éditions, 162 pages, 15 €
18/06/2026 – 1789 – W169