TERRITOIRES ROMANESQUES

Jean-Philippe TOUSSAINT


Il y avait eu en 2019 « La clé USB. » Sept ans plus tard « La Hantise », le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint, se développe autour du même petit « support de stockage amovible » devenu accessoire indispensable pour le transfert physique des données informatiques. Entretemps le récit s’est étoffé d’un gros tiers pour atteindre à une séduisante dimension nouvelle

Il était question dans le roman de 2019 d’un certain Jean Detrez, spécialiste de cybersécurité à la Commission Européenne, qui avait été approché fin 2016 à Bruxelles par des lobbyistes liés à la Chine. Lors de leur rencontre ceux-ci avaient opportunément « oublié » une clé USB renfermant des fichiers sensibles. A la suite de quoi, sur la route d’un colloque à Tokyo, Detrez avait effectué un discret crochet par Dalian, l’ancien Port Arthur devenu l’un des plus importants pôles industriels et portuaires de la Chine contemporaine. Ainsi s’engrenait le récit… Dans « La Hantise » le lobbyiste prend le visage et le nom de John Stavropoulos, travaillant officiellement pour un grandgroupe de télécommunications basé à Dalian et sans doute aussi pour la Sûreté d’Etat chinoise. Comme par mégarde celui-ci avait laissé tomber devant Detrez une clé USB. Impossible de ne pas penser, par proximité phonétique mais aussi par une semblable duplicité, au peu recommandable Rastapopoulos de Tintin. En effet, précise Detrez, « l’examen de la clé m’a amené à penser que j’avais mis le doigt sur une possible escroquerie internationale. » Avant de se rendre au colloque de Tokyo, il était donc passé par Dalian. Mal lui en avait pris : dans les toilettes du Dalian Yuan Hotel on lui avait dérobé le MacBook Air que lui avait attribué la Commission. Il se rappelle alors la première rencontre avec Stavropoulos au parlement européen : « Depuis ce jour, j’ai été entraîné dans un tourbillon d’événements qui m’a peu à peu dépassé. »  « La Hantise » va restituer le déroulement d’une histoire qui penche nettement du côté du roman d’espionnage. Confirmant un talent qui inscrit Jean-Philippe Toussaint parmi les grands du genre. Du côté de John Le Carré sans doute davantage que de Ian Fleming.

Cette vie exemplaire achevée dans le déshonneur, c’est ce qui donne au récit son autre coloration

Cela se joue un peu en Chine, mais beaucoup plus entre Paris et Bruxelles. Et cela commence par une question en guise d’incipit : « Quel genre d’homme est ton père ?» D’abord sans rapport apparent avec ce qui va constituer le gros du corpus romanesques, cette entame inscrit en fait le récit dans le champ de la subjectivité et de l’éthique. Jean-Yves Detrez, réputé pour sa probité et sa droiture, était commissaire européen. Mais sa carrière s’était brutalement interrompue, « il avait vu son horizon se noircir en quelques mois », quand par une surprenante naïveté il s’était trouvé mêlé à une escroquerie sur le mode d’une pyramide de Ponzi. Il était mort en décembre 2016 d’un cancer du poumon, peut-être provoqué par ce qui s’apparentait pour lui à un séisme. Cette vie exemplaire achevée dans le déshonneur, c’est ce qui donne au récit son autre coloration. Rien de surprenant que Jean-Philippe Toussaint lui consacre les quarante-six premières pages de son livre. Si l’on ajoute qu’en 2010 un projet de biographie de cet européen convaincu avait vu le jour et commencé de prendre forme dans une série d’entretiens déjà enregistrés, l’on voit déjà se dessiner la matière d’un récit efflorescent balayant autant le champ de l’intime que celui du politique.

Stavropoulos, décidément aux deux bouts de l’histoire

En récupérant la clé USB et en ne résistant pas à la curiosité d’en explorer le contenu, le narrateur s’est engagé sur un terrain périlleux : le voici en possession d’un stock de données peut-être moins directement en rapport avec de l’espionnage d’état, ainsi qu’il l’avait d’abord imaginé, qu’avec les activités d’un réseau international de corruption, dont le centre névralgique se trouve en Belgique. Pour lui le risque n’est pas moins grand. On le suit dans ce qui ressemble pour partie à une enquête pour partie à une course poursuite en compagnie d’une partenaire nouvellement entrée dans le jeu, Yolanda Paul dont il est tombé amoureux. Celle-ci vit avec un certain…Stavropoulos, décidément aux deux bouts de l’histoire. L’intrigue dévoile peu à peu les multiples fils qui lui donnent son épaisseur.  

Un ensemble narratif qui ne cesse de monter en puissance jusqu’à un apogée inattendu

On apprend ainsi que Jean Detrez mène des « études de longue haleine sur la sécurité alimentaire et le futur des migrations », mais surtout que son expertise en matière de législation européenne fait de lui une cible de choix pour les escrocs qui gravitent autour des institutions. Autres informations possiblement exploitables : il vient de divorcer d’Elisabetta, la mère de son fils Alessandro, il habite dans la très chic commune d’Ixelles place du Châtelain, son frère possède à Paris un appartement rue Saint-Guillaume. Autant de données qui vont apparaître au fil du récit et constituer un peu plus qu’un simple décor, à l’instar d’une salle de sports de la très cossue avenue Louise. Dans le jeu entrent donc aussi Yolanda Paul, plus tard un journaliste à Mediapart, enfin une certaine « ambassadrice », dont le narrateur ne découvrira la surprenante identité qu’à la toute fin. Un ensemble narratif qui ne cesse de monter en puissance jusqu’à un apogée inattendu, fruit de l’esprit malicieux de Jean-Philippe Toussaint. Et clin d’œil appuyé au maître du roman d’espionnage, lui-même réputé pour son espièglerie : John le Carré. Avec le même sourire en coin et une semblable façon de jouer sur les noms (chez Toussaint : Juan José Obispo, Gabriel Trinh-Duc, Kiril Radulov, Wolfgang Wanz, Luc Van Langenhove…) Ou encore son art de mettre en scène le monde du renseignement dans ses petitesses. C’est bien dans ce haut lignage que s’inscrit de plus en plus manifestement le romancier bruxellois.

Detrez met bientôt au jour l’existence d’un réseau appelé De Witte Swaan. Rien à voir avec le romantisme du « Lac des cygnes. » Encore qu’il y soit pareillement question de dualité et de tromperie. De Witte Swaan, c’est ici plus prosaïquement le nom d’un discret hôtel cosy de Bruges, dans lequel Stavropoulos réunit secrètement ses affidés. Il s’agit pour eux de détourner les généreuses subventions européennes au profit de structures opaques en lien avec la Chine, notamment la société XO-BR Consulting du même Stavropoulos. Similairement à John Le Carré dans « Une petite ville en Allemagne », Jean-Philippe Toussaint met en scène derrière la beauté et l’apparence de tranquillité de la ville-musée les menées troubles de véritables malfrats aux allures respectables. La conduite de l’intrigue n’a ici absolument rien à envier aux grandes fictions réalistes de l’écrivain britannique. Captivant et surprenant de bout en bout, « La Hantise » s’inscrit dans le tout meilleur d’une œuvre majeure du champ littéraire francophone.

« La hantise », de Jean-Philippe Toussaint, Les Editions de Minuit, 288 pages, 22 €
27/08/2026 – 1791 – W171