Voici sans conteste l’un des plus remarquables textes de l’automne littéraire. Par son ampleur narrative comme par son souci du détail. Par sa façon à la fois délicate et crue de sonder les reins et les cœurs. Par sa restitution d’ambiances qui allient un quasi-exotisme à des situations d’une confondante banalité. Si le terme de chef d’œuvre n’était tant galvaudé, il faudrait admettre que ce « John, fils de John », troisième roman de l’Ecossais Douglas Stuart proposé dans une traduction inspirée de Charles Bonnot, de toute évidence se range dans cette catégorie
Au nord de l’archipel écossais des Hébrides, sur Lewis et Harris, deux îles à la population clairsemée, vivent John, Cal, Ella, Innes, Doll, Isla et quelques autres. Une petite communauté dont la rigueur calviniste semble accordée à la rudesse du paysage et du climat. L’on y vit dans le plus grand dénuement, de l’élevage des moutons et du tissage. Le Harris tweed, tant prisé des classes aisées, y est fabriqué sur de vieux métiers dans d’austères bâtisses d’un autre temps. Cela se passe dans les années 1980. Cal Macleod, 22 ans, était parti faire ses études à Glasgow. Son diplôme en poche, il n’avait pas trouvé de travail. Il vivait depuis lors dans la rue, allant de gîte en gîte au gré de ses rencontres. Le lien avec son île, c’était la cabine téléphonique dans laquelle il lui fallait chaque semaine à heure fixe passivement endurer les prières et les directives morales de son père John, diacre de l’église presbytérienne. « Leurs coups de fil ressemblaient […] à un échange avec une hotline », note Douglas Stuart avec le décapant sens de l’image qui donne à cette écriture sa si singulière vigueur. Lorsqu’il apprend qu’Ella, sa grand-mère paternelle, n’est pas au mieux, Cal reprend le ferry pour Harris. La véritable aventure alors commence. Car sur l’île inhospitalière le fils de John découvre une accumulation de glaçantes réalités.
Des pages admirables donnent à voir de lumineuse façon la proximité du tissage avec la création picturale
Si la pauvreté insulaire n’est pas à proprement parler une découverte pour lui, il en mesure désormais la dramatique étendue. Sur Harris la misère est le lot commun. La vie s’y présente telle une constante grisaille, alors même que dans la pénombre des ateliers les tisserands jonglent avec les infinis coloris des fils qu’ils associent. Des pages admirables donnent à voir de lumineuse façon la proximité du tissage avec la création picturale : « Les étagères recelaient des centaines de fils, toutes les romantiques couleurs de l’Ecosse : fougère et grouse, ajonc et bruyère, pluie et mousse, le rubicond d’un visage d’alcoolique et un blanchâtre bilieux […], des roses chauds et des jaunes acides punk […], des verts aigres avec du froment et de la morelle noire. » Misère et beauté, impossible de ne pas penser ici, à huit siècles de distance, à la bouleversante « Complainte des tisserandes» de Chrétien de Troyes.
Tout près de lui, quelqu’un vit une semblable affre
Sur l’île calviniste un sourcilleux rigorisme s’impose, dont Douglas Stuart restitue l’impitoyable pression au quotidien dans la petite communauté. Depuis la stricte vêture jusqu’aux intangibles règles de vie. Impossible ici d’échapper à son sort : la doctrine de la prédestination entre les élus et les damnés y tient lieu de loi d’airain. De celle-ci Cal a tout à craindre, comme de l’ire de son père, depuis qu’il a découvert sa propre homosexualité. En ce lieu et en ce temps un coming-out serait proprement inconcevable. Lorsque Cal sort de l’atelier c’est pour retrouver sa grand-mère, littéralement attachée à la cuisine, ou pour effectuer de longues marches. Il lui arrive d’y rencontrer quelques semblables. Sans encore se douter que, tout près de lui, quelqu’un vit une semblable affre. Avec une infinie délicatesse, sans pour autant négliger la matérialité de la chose, pour ne pas dire sa trivialité, Douglas Stuart s’avance sur ce territoire gardé secret. Il dit la puissance du désir. Et cette manière de combat avec l’ange que Cal découvre bientôt partagé par deux autres hommes. Longtemps auparavant il avait connu sur l’île les premiers émois de l’homosexualité, l’aventure secrète avec son ami Doll MacDonald, qui désormais l’évite. Ce qu’il allait découvrir surpasserait de loin tout ce qu’il avait pu imaginer. Sur l’île du tweed un véritable tissu de mensonges.
L’immense force de ce roman, outre son réalisme et sa délicatesse, c’est la considérable ampleur de sa vision. En quatre centaines de pages Douglas Stuart donne l’impression de restituer un monde dans la totalité de ses dimensions, sa géographie physique comme ses topographies intimes. Avec en son centre John et son fils, infiniment plus semblables qu’il pouvait d’abord y paraître, derrière la violence de l’un et les silences de l’autre. Et ce qui les rapproche, leur tient peut-être lieu de lien, dont ils ne soupçonnent pas la nature. Le récit avance au rythme lent des uns et des autres, dans une remarquable économie de parole. Le gaélique y côtoie l’anglais, renforçant encore la sensation d’insularité. Il faut saluer ici le travail du traducteur, qui restitue magistralement une cohabitation, qui se présente aussi comme une confrontation, entre une conception étriquée du monde, renforcée encore par le poids de la religion, et une vision plus large, on n’ose dire plus moderne. A cet égard il n’est pas insignifiant que la vieille Ella ne s’exprime ici qu’en gaélique, même si à maintes reprises elle montre qu’elle comprend l’anglais. La question d’une autre émancipation ne cesse ainsi de se poser en creux, dans le très grand livre, infiniment actuel, que nous propose Douglas Stuart.
« John, fils de John » de Douglas Stuart, traduit de l’anglais (Ecosse) par Charles Bonnot, Editions Globe, 448 pages, 24 €