TERRITOIRES ROMANESQUES

Daniel MORVAN


Dans les poèmes de « Quitter la terre », en 2024, Daniel Morvan, passé par Normale Sup, revenait sur ses origines paysannes et restituait la violence du surgissement d’une modernité qui bouleversa la vie dans les campagnes. Son texte, d’une écriture extraordinairement évocatrice, conjuguait l’analyse avec  la restitution d’un ressenti singulier. « A quoi rêvent les martyrs », son nouveau roman, s’attache à une réalité non moins significative. Qui aura tout autant marqué les dernières décennies

L’écrivain propose ici ce qu’il désigne comme une  fiction vraie, un acte de création littéraire inspiré par des événements tragiques de l’histoire du XXème siècle. Avec à l’origine le témoignage d’une centenaire, Maguy de Saint-Laurent, artiste reconnue et fille de Marie de Saint-Laurent, elle-même figure héroïque de la Résistance dont la vie s’acheva le 12 novembre 1944 dans la géhenne du camp de concentration de Ravensbrück. Daniel Morvan avait rencontré son interlocutrice en août 2019 à Saint-Michel-en- Grève dans les Côtes d’Armor, un an avant que celle-ci ne disparaisse. On sait la place que tiennent dans son œuvre la Bretagne et son imaginaire. « A quoi rêvent les martyrs » s’en présente comme une nouvelle illustration, en s’écrivant au plus près de l’Histoire sans jamais cesser de faire venir les imaginations de celui qui écrit. Le prologue du livre, qui en explicite la circonstance, en apporte l’éblouissant témoignage. « Je rêvai l’Histoire telle que je l’avais vue flotter au-dessus du corps de la rêveuse centenaire », annonce le visionnaire Daniel Morvan. Quelque part règne une ambiance en laquelle pourrait se reconnaître Julien Gracq, entre « Au château d’Argol » et « Un balcon en forêt

Un enchaînement tragique allait bientôt s’enclencher

Cela commence le 29 septembre 1941. Dans la nuit un bombardier britannique touché par la DCA allemande s’était posé en urgence dans la baie de Saint-Michel-en-Grève. Les trois membres de l’équipage avaient fini par se retrouver hébergés chez Marie de Saint-Laurent, « mère de dix enfants, dans le manoir familial du Leslac’h. » Avec deux amies, cette veuve d’un réfractaire breton, avait constitué « une chose sans nom », sinon un réseau du moins son embryon, « la première filière d’évasion apparue en cette portion de la côte nord » pour permettre aux aviateurs de regagner leur île. Mais un enchaînement tragique allait bientôt s’enclencher, qui les conduirait non pas vers la Grande-Bretagne mais vers la Pologne. Au matin du 20 octobre un lieutenant-colonel nazi proche d’Hitler serait en effet abattu à Nantes par trois résistants communistes. Le surlendemain cinquante otages étaient  fusillés en représailles. Parmi ceux-ci vingt-sept détenus du camp de Choisel-Châteaubriant, dont Guy Môquet, lycéen parisien de 17 ans, fils du député communiste Prosper Môquet. Daniel Morvan revisite cet épisode de l’Histoire inscrit dans la mémoire nationale. S’il restitue les faits avec une minutie extrême, c’est pour les inscrire dans une façon de plus vaste récit légendaire.

Peu à peu son texte s’étoffe d’une foule d’éléments divers qui l’élèvent à la hauteur d’une véritable saisie, à la fois synoptique et bouleversante, du théâtre des années 1939-1945

C’est ainsi que les évadés se retrouvent en Haute-Silésie derrière les barbelés du Stalag Luft III, destiné aux personnels des forces aériennes et devenu célèbre comme théâtre de l’évasion massive de la nuit du 24 au 25 mars 1944. Un livre de l’Australien Paul Brickhill « The great escape » (1950) adapté en 1963 à l’écran sous le titre « La grande évasion », en a retracé l’histoire. Daniel Morvan s’est attaché à en restituer de très évocatrice manière plusieurs scènes devenues mythiques, ajoutant ainsi aux dimensions réalistes et imaginaires la référence cinématographique qu’on pourrait dire à mi-chemin. Ailleurs un extrait de W. G. Sebald revient sur les destructions massives de villes allemandes dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale. Car peu à peu son texte s’étoffe d’une foule d’éléments divers qui l’élèvent à la hauteur d’une véritable saisie, à la fois synoptique et bouleversante, du théâtre des années 1939-1945 à partir de l’atterrissage en catastrophe sur la plage de Bretagne.

En 2019 lors de ses deux journées de rencontre avec Maguy de Saint-Laurent il avait, dit-il, « pour prendre quelques notes, emporté un carnet de croquis Clairefontaine. »  Non pas dans le dessein de faire œuvre d’historien, Mais bien pour donner un point d’appui à sa propre envolée mémorielle. Faisant sien le propos d’Hemingway placé en épigraphe de son admirable livre : « Après avoir lu Guerre et Paix j’ai décidé qu’il n’y avait pas la moindre nécessité d’écrire un livre de guerre. » En  conséquence de quoi il présente aujourd’hui cette fiction vraie d’une incontestable valeur documentaire et d’une indiscutable ambition littéraire. Tellement émouvante par sa circonstance comme par tout ce qu’elle transmet, plus de quatre-vingts ans après.  

« A quoi rêvent les martyrs », de Daniel Morvan, Editions Le Temps qu’il fait, 224 pages, 20 €
20/11/2025 – 1764 – W144

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