Dans « Ksénia », son quatrième roman, le très subtil et pétri de culture russe Jean-Louis Backès s’attache à un personnage rendu célèbre par la poésie d’Alexandre Blok, Ksénia Mikhaïlovna Sadovskaïa. Son récit sensible et inspiré, toujours extraordinairement cultivé, s’inscrit dans la talentueuse tradition des « romans russes » de la littérature française.
Alexandre Blok avait dix-sept ans quand il s’était épris de cette femme d’une trentaine d’années, mère de trois enfants, qui venait comme lui prendre les eaux à Bad Nauheim, en Allemagne. Cela se passait en 1897. De nombreux poèmes avaient par la suite jailli de ce coup de foudre. La fiction de Jean-Louis Backès, pour prendre son envol, s’ente sur cette histoire largement documentée. Son récit commence en mai 1909 à Saint-Pétersbourg. Dans l’un des salons aristocratiques de la capitale, celui de la princesse Maria Alexandrovna, une femme s’était évanouie lors d’un concert. Elle était en train d’écouter un jeune musicien français membre de l’orchestre du théâtre impérial Mariinski. Celui-ci se nommait Alexandre de Porcayragues, il était altiste. Celle-là n’était autre que cette Ksénia, dont Blok était tombé amoureux douze ans plus tôt. Devenue cantatrice sous la plume de Jean-Louis Backès. Une citation extraite du « Traité d’instrumentation et d’orchestration » (1844) d’Hector Berlioz, placée ici en épigraphe, ouvre sur une première piste de lecture : l’alto, écrit en effet le compositeur de « La Symphonie fantastique » « est aussi agile que le Violon, le son de ses cordes graves a un mordant particulier, ses notes aiguës brillent par leur accent tristement passionné, et son timbre en général, d’une mélancolie profonde, diffère de celui des autres instruments à archet. » De là à provoquer dans l’auditoire une manière de Syndrome de Stendhal, un mutisme et même une perte de voix liés ici à une forte émotion musicale il n’y a qu’un pas talentueusement franchi par Jean-Louis Backès. Pour notre plus grand plaisir.
Ce livre cultivé ne cesse de multiplier échos et clins d’œil en un permanent jeu de miroirs, entre réalité et fiction, littérature et musique
Les six premiers chapitres donnent le ton : ils se présentent telle une malicieuse succession de propos mondains échangés dans des salons pétersbourgeois à la mode. Il n’y est question que de l’inconcevable, et pour tout dire quelque peu déplacé, malaise de cette Ksénia. Puis au bout de cinq jours de ces cancanages l’auteur nous fait entrer dans le cabinet du docteur Stépan Ilitch Sobkhine, une « sommité » avec des patients « jusque dans la famille impériale. » La particularité du roman russe, qui fait aussi son charme, ce sont ces patronymes à rallonge qu’au fil des pages on cesse en général de déchiffrer pour n’en retenir qu’une ou deux syllabes distinctives. Jean-Louis Backès ne cesse d’en jouer. Prêtant même cette caractéristique au nom du jeune altiste français fauteur du trouble de la dame, Alexandre de Porcayragues. Un personnage qu’il aurait bien pu faire advenir en référence à une célèbre trobadora du XIIe siècle, Azalaïs de Porcairagues, appelée ici Hélène de Porcayragues. Ce livre cultivé ne cesse en effet de multiplier échos et clins d’œil en un permanent jeu de miroir entre réalité et fiction, littérature et musique. Après un temps d’hésitation le médecin russe demandera bientôt au soliste français de venir rejouer devant sa patiente si sensible, en guise d’essai thérapeutique, le morceau qui l’avait fait défaillir : « On dit que le roi Saül souffrait de crises ; crises de fureur ; crises de terreur ; David, avec sa harpe, le calmait. Voulez-vous être le David des instruments à archet ? », demande Sobkhine à Porcayragues. Cinq ans plus tôt, en 1894, à Vienne, un certain Sigmund Freud faisait paraître ses « Etudes sur l’hystérie. » Le livre regorge ainsi d’une foule de résonances proches et lointaines.
Tout ici apparaît fluctuant. Un monde s’apprête à disparaître
Sans compter qu’Alexandre de Porcayragues entretient une correspondance avec sa sœur…Hélène restée en France. Une manière de commentaire de l’énigmatique affaire, alors même que l’objet de leur propos, Ksénia, se métamorphose peu à peu en sujet d’une nouvelle histoire, entre le musicien et elle-même. Mais pas vraiment celle que l’on aurait soupçonnée. Le roman ne cesse ainsi de déplacer les éclairages. Quant au théâtre de l’intrigue, la Russie, il est lui-même à la veille de profonds bouleversements. Tout ici apparaît fluctuant. Un monde s’apprête à disparaître. Seuls peut-être les sentiments, les pulsions intimes, la beauté et l’art affichent leur constance et leur force. L’écriture de Jean-Louis Backès orchestre cette matière d’admirable façon, avec grâce, sensibilité et toujours une infinie pudeur. Si les secousses du dehors n’en sont nullement absentes, l’écriture les contient, ne se laisse jamais submerger par elles. Une véritable respiration dans un paysage littéraire exposé aux violentes turbulences contemporaines. La fin du livre, en 1925 dans un hôpital d’Odessa, est tout simplement admirable. Un poème d’Alexandre Blok se fait entendre, dit un an auparavant par le docteur Pavel Agrafonovitch Izmaïlov à « une vieille dame » arrivée au bout du rouleau dans son service : pour elle, en larmes, un viatique, au sens propre. La note finale d’un récit à la composition aussi superbe que rigoureuse.
« Ksénia » de Jean-Louis Backès, Editions de la Coopérative, 160 pages, 19 €