L’inédit de Jean d’Ormesson « Quand l’Enchanteur vint au monde » a paru à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain disparu en 2017. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse. Rédigée en 1958, elle fut retrouvée en juin 2025 dans un placard parmi d’autres archives : une centaine de pages glissées au milieu du manuscrit de « L’amour est un plaisir », le premier roman de l’académicien publié en 1956.
S’il ne fait pas de doute que ce texte fut rédigé sous le coup d’un puissant enthousiasme littéraire, il en porte les qualités et les défauts, on peut aussi déjà y trouver les principales caractéristiques de l’écriture élégante et charmeuse qui a fait la renommée de Jean d’Ormesson. Il est en effet ici question de François-René de Chateaubriand, pour lequel celui qui sortait alors de Normale Sup manifestait une admiration qui par la suite jamais ne s’était démentie. En 1982 il faisait paraître une œuvre nettement plus aboutie « Mon dernier rêve sera pour vous », biographie très personnelle du vicomte dans l’esprit primesautier des deux volumes d’« Une autre histoire de la littérature française » (1997 et 1999). Ce compagnonnage d’une vie n’est évidemment pas dû au hasard, tant Jean d’Ormesson voyait dans l’auteur de « René » un modèle et une manière de précurseur. Du moins dans une commune attitude d’adhésion en même temps que de distance critique par rapport aux mondes dans lesquels il leur fut donné de vivre. La Révolution, l’Empire puis la Restauration pour le natif de Saint-Malo, les convulsions du XXème et les régressions du XXIème siècle pour l’héritier de Saint-Fargeau. Nul doute que ce « nageur entre deux rives », ainsi que l’indique très pertinemment dans sa préface l’éditrice du livre Héloïse d’Ormesson, la fille de l’académicien, n’ait été source d’inspiration pour celui-ci.
Le jeune auteur annonce l’écrivain confirmé dont on appréciera tellement l’agilité d’esprit
Quand on aborde cet inédit, fondé sur une connaissance déjà approfondie de Chateaubriand, l’on se trouve immédiatement frappé par la profusion des citations. Habitude de normalien sans doute, mais plus encore peut-être révélation de l’attitude révérencieuse qu’observe Jean d’Ormesson à l’égard de celui-ci. Il y a chez notre contemporain de l’admiration autant que de l’identification. Sa vie durant il ne cessera d’ailleurs de se poser sinon en alter ego du moins en proximité avec le grand auteur classique. Dans son récit, qui restitue dans son intégralité le cours d’une vie dans sa chronologie, pointe déjà ce qui constituera une marque de fabrique : la capacité à faire le lien avec le présent de l’œuvre qui s’écrit. Il est ainsi question de James Dean dans « La Fureur de vivre », le film réalisé par Nicholas Rey en 1955. Le jeune auteur annonce en l’espèce l’écrivain confirmé dont on appréciera tellement l’agilité d’esprit. Ici en effet l’on assiste à une mise en parallèle entre les jeux dangereux, face aux déferlantes de l’océan, auxquels aimait s’adonner le jeune aristocrate en compagnie de « voyous », dans les années qui précédèrent la Révolution, et des défis de semblable nature, des voitures lancées à fond vers le bord d’une falaise, que se lançaient des enfants de la classe moyenne américaine au sortir de la Seconde guerre mondiale. « Ainsi s’exerce, hier comme aujourd’hui, l’ardeur des jeunes gens, pour qui vivre est plus que vivre », conclut celui qui écrit, dont on peut imaginer qu’il ne fut certainement pas tenté par de telles audaces.
Il ne réserva pas ses penchants littéraires à ceux de son camp
Lisant « Quand l’Enchanteur vint au monde », l’on se trouve conduit à ouvrir des livres plus tardifs, ceux de la maturité et de la célébrité littéraires, quand Jean d’O faisait les délices des médias audiovisuels. Plus aucune citation, alors que son inédit était littéralement submergé sous la vague. Au français certes de très bonne venue s’est substitué un style. Mais surtout persiste un refus de la convention. Bien plus qu’une pose, comme n’en ont jamais cessé de le soupçonner ses contempteurs. Celui qui fut entre 1974 et 1977 un directeur très pugnace du Figaro avait ceci de commun avec l’aristocrate qui se mêla de politique et accéda de nombreuses fois à des fonctions ministérielles, qu’il n’abdiqua à aucun moment sa liberté de penser. A son instar il ne réserva pas ses penchants littéraires à ceux de son camp. Dans un livre qui annonce une grande constante de cette écriture, la multiplicité des références, en l’occurrence de Sainte-Beuve à Aragon, c’est l’écrivain de la maturité qui déjà se profile. Quoi qu’on en ait eu, ses admirations ne relevaient pas d’un snobisme littéraire dont on lui fit injustement grief. Sa biographie de Chateaubriand annonce un autre trait saillant chez lui, la malice. La révérence devant le vicomte non seulement ne tourne pas à l’exercice de flagornerie mais souvent se teinte d’une salutaire mise à distance face à l’ambition maladive comme aux petits calculs domestiques de celui qui avait choisi de reposer bien immodestement face à l’océan sur l’île du Grand Bé. En un temps où le dénigrement l’emporte le plus souvent sur l’estime, voici une lecture qui rafraîchit.
«Quand l’Enchanteur vint au monde » de Jean d’Ormesson, Editions Héloïse d’Ormesson, 192 pages, 18,50 €
Une réponse à “Jean d’ORMESSON”
Quel bonheur toujours de te lire – Jean d Ormesson te va bien … une subtile harmonie à vous lire 💫