Avec « Une pension en Italie » Philippe Besson propose un nouveau roman à la fois saisissant par son acuité et bouleversant par sa charge émotionnelle. L’un de ces textes dont on sait déjà qu’ils continueront de résonner une fois leur lecture achevée. Ce récit d’un voyage familial en Toscane, qui s’était interrompu d’inattendue façon, s’élève en effet à la hauteur d’une véritable tragédie, dont le grand-père de celui qui raconte, un écrivain en lequel peut se reconnaître Philippe Besson, fut en même temps l’acteur, la victime et le héros.
Cela se passait à l’été de 1964. Les grands-parents maternels du narrateur effectuaient avec leurs deux filles un nouveau voyage de l’autre côté des Alpes : Paul Virsac était professeur d’italien au lycée Masséna à Nice. Cette fois ce serait donc la Toscane. A la trop fréquentée Florence Paul avait préféré pour se loger une petite pension dans un joli village proche, San Donato in Poggio. Mais en quelques jours le bel été allait basculer d’un côté insoupçonné. Gabrielle, la grand-mère, repartirait bientôt seule avec ses deux filles au volant de la 404 familiale. L’aînée s’appelait Suzanne. Elle avait dix-huit ans. Jusqu’à la mort de sa propre mère, en 2010, elle ne dirait rien d’un secret dont celui qui aujourd’hui raconte subodorait l’encombrant poids sans pouvoir en désigner la nature. Dans la voiture qui s’éloignait des raffinés paysages toscans Gabrielle avait en effet prononcé la sentence qui durant plus d’un demi-siècle effacerait Paul Virsac de leur histoire : « Nous ne devons jamais en parler. » Par là elle voulait dire, de son époux comme de ce qui s’était joué dans la pénombre de la pension. Toutes les trois « avaient observé le pacte à la lettre. » La digue avait tenu. Le petit-fils, intrigué par ce qui lui semblait ressembler de plus en plus à un secret de famille, s’était longtemps heurté au mutisme de sa mère. Il s’en explique dans deux remarquables pages d’ouverture, dont l’incipit se présente en écho délibéré à l’un des débuts les plus célèbres de la littérature : « Longtemps, dans notre famille, cette histoire a été tue. » Façon pour Philippe Besson de se lancer dans une nouvelle recherche du temps perdu.
Pour lui il ne s’agissait pas seulement de combler des blancs, ainsi qu’il échoit fréquemment au travail d’écriture, mais de faire apparaître une existence dont il ne percevait que les signaux faibles
Du grand-père maternel nulle trace, pas même une tombe. Comme si l’antique ostracisme se répétait à l’identique vingt-cinq siècles plus tard. Le narrateur se trouvait en position d’héritier d’une histoire dont il ignorait la teneur. Il avait certes commencé d’enquêter sur l’énigme de l’aïeul effacé, mais sans résultats probants. Pour lui il ne s’agissait pas de seulement combler des blancs, ainsi qu’il échoit fréquemment au travail d’écriture, mais de faire apparaître une existence dont il ne percevait que les signaux faibles. Ce qu’il ne pouvait absolument pas imaginer, c’était à quel point lui-même allait s’inscrire dans le fidèle héritage de Paul Virsac. Les vacances avaient pourtant parfaitement commencé, comme à l’ordinaire. Le père de famille, en bon pédagogue, préparait toujours minutieusement ses voyages. Organisation des journées, choix du lieu du séjour et des visites : il savait faire de ces équipées à quatre des moments inoubliables. Celui qui allait venir le serait également. Mais d’une tout autre façon. Il avait suffi pour cela que dans les premiers jours Paul se sentît patraque et délègue à son épouse le rôle de guide qu’invariablement lui-même remplissait. Le récit que donne son petit-fils de ces journées qui ébranlèrent le petit monde des Virsac ne résulte pas des confidences de sa mère, mais d’un patient autant que bouleversant travail de reconstitution. S’il avait déjà commencé de s’interroger sur la curieuse absence de Paul dans la mémoire familiale, « on a besoin, pour finir, de savoir d’où l’on vient », il ne s’était pas encore senti le droit de pénétrer un territoire manifestement interdit. Comme s’il pressentait la portée de l’enjeu.
Un révélateur de sa propre histoire
Ce qu’il allait découvrir sur ce grand-père disparu à jamais, depuis que sa femme avait pris la décision de rompre et de regagner la France avec ses filles, avait agi comme un révélateur de sa propre histoire. Il lui avait fallu attendre la mort de sa grand-mère pour que le verrou saute et peu à peu délivre sa mère de son serment. C’est que lui-même se faisait de plus en plus pressant, ne cessait de poser des questions sur le proscrit de San Donato in Poggio. Il avait alors pris la route de l’Italie et le miracle d’une rencontre capitale s’était produit, qui lui avait permis de remplir la page laissée blanche depuis plus d’un demi-siècle. Il en résulte le récit magnifique et prenant qu’il fait aujourd’hui des événements du temps, conjuguant beauté plastique et sensualité. Faisant surgir de la chape de silence le personnage de Sandro, qui à l’époque officiait à la cuisine de la pension. En à peine trois jours la vie de Paul Virsac avait basculé, un moi jamais soupçonné s’était révélé. Inimaginable et proprement insupportable pour les siens dans le monde très corseté du début des années 1960. Pour celui qui raconte la découverte d’une incroyable proximité avec le disparu, qui d’ailleurs n’avait jamais quitté le village toscan et désormais y reposait. « C’est une histoire qui mérite d’être racontée », lui avait simplement déclaré Sandro. La chose est faite. Et superbement faite.
« Une pension en Italie » de Philippe Besson, Julliard, 240 pages, 21 €