TERRITOIRES ROMANESQUES

Swann DUPONT


Une jeune maison d’édition, Istya & Cie, propose le premier roman au titre choc, « Fille de pute », d’une autrice qui depuis l’enfance eut elle-même à entendre l’injure aujourd’hui  inscrite dans les habitudes langagières. Certes plutôt au masculin. Swann Dupont, qui a grandi dans un village de la France dite périphérique, reprend en effet l’expression à son compte pour d’une certaine façon la retourner. Au fil d’un texte à la première personne, énergique et inventif, drôle et accusateur, qui touche terriblement profond et s’inscrit parmi les belles surprises de l’hiver littéraire.

Le récit s’ouvre dans une salle d’un service hospitalier. Celle qui raconte a vingt-sept ans. Dans la file d’attente pour recevoir deux pilules abortives elle a le numéro dix-neuf. Dix-neuf ans, c’était justement l’âge auquel ses parents s’étaient rencontrés. Vingt-sept ans, « Tu parles d’une ironie », celui auquel ceux-ci avaient ensuite divorcé : « Mon père quittait ma mère, devenue trop mère, selon lui, pour épouser une travailleuse du sexe. » Le ton est donné, entre douleur et humour grinçant. Le père, « intérimaire longue durée », était donc parti au volant de sa vieille Polo. Il emmenait avec lui ses trois enfants. L’alternance du divorce les ferait régulièrement revenir chez leur mère, femme de ménage restée au village à seulement quelques kilomètres. Dans la petite localité normande l’on ne s’était pas fait faute, dans un résumé un peu rapide, d’établir un lien entre la future narratrice et cette belle-mère. Quoi de plus parlant que « fille de pute » ? Swann Dupont raconte la violence sociale derrière la banalité de l’expression, qui s’exercerait sur elle tout au long de sa jeunesse. Tel un stigmate, par définition ineffaçable.  Son texte s’applique à dire l’étendue des dégâts dans son quotidien. Sur sa façon de se voir et de voir les autres. A commencer par « la voleuse de père », mais aussi son frère et sa sœur, comme la demi-sœur qui vient d’entrer dans sa vie. La voix narrative de l’adulte reprend les mots de l’enfant pour restituer le séisme qui vient d’ébranler son univers. Sous la violence du verbe se laisse entendre un désespoir.

Le texte de Swann Dupont fourmille de notations ouvrant à une lecture psychanalytique

A chaque retour chez la mère il y aurait désormais le cérémonial obligatoire du bain : « Peut-être tente-t-elle de nous rendre à grands coups de savonnette l’innocence de notre enfance ? », avance la narratrice qui sans doute n’avait pas saisi à l’époque toute l’ambiguïté du geste. Ne s’agissait-il pas plutôt de laver les enfants de toute trace du foyer vu comme impur ? La baignoire comme sas de décontamination. Le texte de Swann Dupont fourmille de notations ouvrant à une lecture psychanalytique. Quand elle en arrive aux troubles de l’adolescence, impossible par exemple de ne pas évoquer une véritable scène primitive lors du premier été. Elle a dix ans. Les quatre enfants, juchés sur une poutre de la charpente surplombent la salle de bains. La compagne du père y entre, se déshabille. La suite se passe de commentaire : « D’un geste de la main, elle se lave de la nuit, elle inonde chaque pli, chaque commissure, chaque recoin de son corps. A grands coups de couleur, elle va réapprivoiser ce territoire, rendre au corps son âme de putain. »  Le corps, ce sera précisément la grande affaire de celle qui raconte. Entre désirs multiples, découvertes, violences et révoltes constitutifs de son identité. Le propos est souvent cru, moins provocateur que désireux de nommer les choses dans leur complète matérialité.

Ce qui se dit en l’espèce, c’est la présence précoce de ce que d’aucuns, au milieu du XIXème siècle, avaient défini comme la conscience de classe

Si l’on hésite ici à citer Annie Ernaux, depuis son Nobel mise un peu à toutes les sauces, il n’en apparaît pas moins évident que Swann Dupont brasse une matière proche, celle d’une émancipation de sa classe d’origine et d’une volonté de ne rien omettre de la douloureuse migration. A l’origine le monde de la narratrice se divisait en deux : les « Particules » et les autres, auxquels elle-même appartenait. « Les Particules, c’est comme ça qu’on appelle les riches aux noms à rallonge façon curriculum vitae intégré au blase », explique-t-elle. Ce qui se dit en l’espèce, c’est la présence précoce de ce que d’aucuns, au milieu du XIXème siècle, avaient défini comme la conscience de classe. Inséparable de la conscience de soi et de son propre corps. Là-dessus Swann Dupont propose des pages vibrantes de sensibilité et d’esprit de révolte. La sexualité s’y présente tel un terrain de lutte. Celle qui raconte en explorera les moindres recoins, crue et précise, mais sans le moindre soupçon de trivialité. Ne s’agit-il pas en effet de dire d’abord une émancipation ?  Tout du long, par son visible ancrage dans la tangibilité du réel, « Fille de pute » se lit du même mouvement comme un texte intime et politique. Ce qui est précisément le propre du littéraire.

« Fille de pute » de Swann Dupont, Editions Istya &Cie, 256 pages, 20 €
15/01/2026 – 1770 – W150

4 réponses à “Swann DUPONT”

  1. Cher ami,
    Pour confirmer votre dernière phrase,je pense à cette expression de Marx que l’ on trouve,si mes mémoires sont bonnes,soit dans  » La Sainte Famille »,soit dans  » L’ introduction à la critique de l’ économie politique » de 1857 quand il écrit que  » Le capitalisme est le règne de la prostitution généralisée ».
    Je cherche et je vais voir si je confirme ou infirmer mes sources.
    Cordialement.
    Gil BEN AYCH.

    • Cher ami,
      Je vous remercie. J’y ai également pensé. Et dire qu’il y en a qui ne voient pas la dimension politique de l’affaire…
      Je vous souhaite, du moins dans la sphère privée, une très bonne année. Pour le reste…
      En toute cordialité
      Jean-Claude Lebrun

  2. Merci infiniment cher Jean-Claude, de cette belle chronique qui donne tout de suite envie de lire ce premier roman.
    En te souhaitant une belle et bonne année 2026.
    Bien à toi
    Michèle

    • Chère Michèle, tu ne devrais pas être déçue. Il y a pas mal de choses très intéressantes en cette seconde rentrée. Comme c’est d’ailleurs souvent le cas. J’espère que tout va bien du côté de Tarbes et que tu continues de garder ton beau dynamisme. En revanche plus aucun signe de l’ami René…
      Je te souhaite à mon tour une excellente année 2026. Du moins dans la sphère personnelle. Pour le reste…
      Fidèlement
      Jean-Claude

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