En 2025 le très exigeant Festival du premier roman de Chambéry attribuait son prix à un texte à la fois saisissant et innovant de Guillaume Viry, « L’Appelé. » Celui-ci se présentait sous la forme d’un poème en prose, à la fois réquisitoire contre la guerre d’Algérie et oraison funèbre d’un jeune troupier qui jamais n’avait pu s’en remettre. « L’Esprit de sel », qui aujourd’hui lui succède, frappe une nouvelle fois par sa forme et sa force. L’auteur a encore fait le choix du poème pour faire revenir une autre tragédie, d’ampleur mondiale, vingt ans plus tôt.
« On ne réécrit pas l’histoire » constatait Philip Roth dans « Un homme. » La citation, placée en épigraphe de ce nouveau texte acéré et bouleversant, annonce le projet de Guillaume Viry : ne rien changer dans la saisie d’une horreur que tout le monde connaît, mais montrer comment chemina peu à peu chez une femme l’idée d’une possible résistance. Celle-ci s’appelait Ita Zitenfeld, « née le 15 décembre 1889 à Sieradz (Pologne), suicidée le 16 juillet 1942 à Paris IVe arr. (Seine), ouvrière en confection ; victime civile », indique LeMaitron, dictionnaire référence du mouvement ouvrier et social. Laurent Joly, dans « La rafle du Vel d’hiv » (2022) l’avait une première fois tirée d’un oubli de huit décennies. Guillaume Viry s’attache à son tour à cette belle et discrète figure, que son récit à la première personne élève à la hauteur d’allégorie de la dignité humaine face à la déshumanisation en marche. Il ne s’agit pas ici de retracer un parcours semblable à des millions d’autres. Ou du moins ne s’agit-il pas d’en rester à une simple restitution. Ita, fille de Mendel et Pessa, juifs, marchands de harengs, rêve de voir la mer (« tous nos harengs sentent la mer / et je ne la connais pas »). La ville de Sieradz s’élève au centre de la Pologne, sur les bords de la Warta (Warthe). Dans son texte Guillaume Viry, à propos d’une période largement documentée par les historiens, la montée des antisémitismes jusqu’à leurs formes les plus virulentes, fait littéralement sentir comment l’information lentement vient ébranler le petit univers d’Ita. En une manière de flux et de reflux, telle la laisse de mer qui se rapproche invinciblement. La lecture à voix haute, avec les montées et descentes obligées de la scansion, le retour des mêmes banales paroles, fait ressentir le terrible mouvement.
Il y a là aussi Jakob, qui apprécie tant les harengs de Mendel, et son fils Jozef, riches fabricants de montres, Egalement la tante Rywka et l’oncle Hermann, qui rêvent de partir en France (« heureux comme dieu en France / on le dit », répètent-ils à l’envi). Mendel un jour est tombé et repose maintenant dans le cimetière de Sieradz : quelque chose « se prépare qui est entré à l’intérieur de lui », observe sobrement son frère. Pessa bientôt l’a suivi. Leur fille se retrouve seule. Face à l’imminence du péril, il lui faut maintenant partir. Elle prend la direction de l’ouest, quitte « les plaines de l’enfance » pour Liège, Ostende, Bruxelles puis Paris, où elle arrive sans papiers. Elle serre précieusement dans ses affaires le dé à coudre qu’un jour lui a confié sa mère (« Ce dé sera ta chance Ita »). Hermann et Rywka l’ont précédée dans la capitale française. Ultime étape avant l’Amérique, croient-ils. Pour l’heure ils fabriquent des chapeaux. Le dé à coudre d’Ita trouve une nouvelle utilité dans leur appartement devenu atelier. Elle-même loge dans une petite chambre sous les toits rue des Rosiers. C’est là qu’un jour du printemps 1941 elle croise dans l’escalier des hommes portant des valises. Tous parlent yiddish. Ils prennent la direction d’un gymnase avant d’être transférés dans les camps du Loiret. C’est la rafle « du billet vert » : la couleur de la convocation des Juifs étrangers pour « examen de situation. »
Emmanuel Viry restitue sans en rien omettre les étapes de la montée vers l’insoutenable. Mais à sa très singulière façon. En montrant sans jamais nommer. Le mot rafle ne sera pas prononcé par Ita. Un jour on lui avait enjoint de coudre sur sa veste un petit morceau de tissu jaune. Sans mot dire elle ne l’avait pas fait : le dé à coudre confié par sa mère était destiné à lui permettre de vivre, pas à l’enfermer. Elle avait retenu la leçon de son père Mendel, qui à Sieradz savait la possibilité du pire : « si un jour le monde veut te changer en statue de sel […] ce jour-là ne l’oublie pas / raconte. » Elle s’y emploie dans ce texte d’une saisissante beauté, dont l’écriture des dernières pages accède à une nouvelle respiration. La phrase y devient ample, par contraste avec la sorte de débit haché des jours irrespirables. Parce qu’Ita a pris une décision libératrice. La parole qui alors s’écoule est chargée de l’émotion d’un chant d’adieu. Mais la toute fin du livre revient à l’atrocité du réel. La journée du 15 juillet 1942 s’achève, Ita sait déjà le déroulement de ce qui va suivre : « demain matin / avant le lever du soleil / ils viendront nous chercher / ils seront français / ils viendront nous chercher / pas seulement les hommes / tous / tous les juifs. » Elle sait aussi déjà ce qui adviendra dans sa petite chambre entre cinq heures du matin et deux heures de l’après-midi.
Dans ce texte inclassable un élément est partout présent, le sel. Comme conservateur dans les tonneaux de harengs à Sieradz, comme dans les larmes qui s’écoulent, dans la métaphore de la statue de sel comme dans le mortel esprit de sel, l’ancien nom de l’acide chlorhydrique, qu’Ita évoque au terme de son récit. Le sel accompagne sa tragique destinée jusqu’à l’ultime manifestation de liberté, suggérée dans des pages poignantes et inoubliables. Livre de mémoire, sans aucun doute, « L’Esprit de sel » documente de façon radicalement novatrice un temps dont les échos retrouvent ces temps-ci un surcroît de vigueur. Une œuvre résolument moderne pour mieux affronter le passé.
« L’Esprit de sel » de Guillaume Viry, Editions du Canoë, 120 pages, 16 €