Une imposante somme de plus d’un millier de pages, qui jamais ne laisse se relâcher l’intérêt du lecteur : c’est le tour de force que réalise Christine Jordis dans « Passion anglaise », sous-titré « lire, voyager, rêver », puisqu’il s’agit bien ici du rapport multiforme que l’autrice entretient avec une culture, une littérature et une langue qui n’ont jamais cessé de nourrir et stimuler sa propre activité créatrice
L’épine dorsale de ce précieux volume, ce sont deux livres majeurs qui ont consacré Christine Jordis parmi les tout meilleurs spécialistes du roman en langue anglaise et de ses différents territoires de par le monde. Edité en 2001, « Gens de la Tamise et d’autres rivages » proposait un panorama du vaste paysage romanesque moderne étendu à l’ensemble du Commonwealth. . Tandis que « Promenades anglaises », en 2008, s’attachait à établir les correspondances subtiles entre les écrivains admirés par l’autrice et les paysages dans lesquels il leur fut donné d’évoluer. « L’imagination est-elle née du paysage ou l’a-t-elle, au contraire, engendré ? » s’interroge à juste titre Mona Ozouf dans une préface inspirée, en accord avec la hauteur de vue du livre. Placés en regard l’un de l’autre, les deux textes dessinaient une véritable cartographie de ce grand espace littéraire. Les voici aujourd’hui réunis, actualisés et très largement remaniés. Outre leur exhaustivité, qui les constitue en véritable référence sur un sujet moins bien connu dans sa profondeur qu’il pourrait d’abord y paraître, ils ont en partage ce qui s’affirme comme une constante dans l’ensemble des livres de Christine Jordis : la précision, l’élégance et le pouvoir évocateur de leur écriture. A cet égard il n’est pas insignifiant que, dès la première page, celle-ci se place dans le sillage de Valéry Larbaud. Grand lecteur et grand traducteur, il est pour elle le modèle du passeur entre les langues.
A côté du savoir encyclopédique qui s’y déploie, la donnée personnelle donne au volume de « Bouquins » sa saveur toute particulière
Sa connaissance intime des littératures anglophones prend sa source dans son goût précoce pour un ailleurs, que l’on ne cesse de percevoir chez elle. Les pages superbes sur ses tout premiers voyages Outre Manche, à la fois radical dépaysement, découverte d’un autre monde et naissance d’une passion pour celui-ci, ne pourront laisser indifférents tous ceux qui, à son instar, se sont sentis un jour une vocation de linguistes (« On reconnaît une langue, une littérature, comme on reconnaît un lieu, sans l’avoir auparavant jamais vu, parce qu’on a senti, instantanément, qu’il correspondait à quelque chose en nous »). A côté du savoir encyclopédique qui se déploie ici, reflet de l’intimité avec la foule des textes qui font la variété et la richesse d’une littérature, cette donnée personnelle donne au volume de « Bouquins » sa saveur toute particulière. En même temps qu’on voit passer dans ces pages extraordinairement informées la totalité de ce qui compte dans ces littératures, on ressent à côté de soi, vous accompagnant dans ce voyage, la présence sensible et chaleureuse de l’intercesseuse. Ses lectures des grands classiques, de Virginia Woolf à James Joyce ou Joseph Conrad, comme des plus contemporains, de Ian McEwan à Hisham Matar (Prix du meilleur livre étranger 2024) sont un régal d’études des textes. Certainement parce que le plaisir y a continûment sa part.
L’effet d’étrangeté ne cesse de jouer à plein, comme si la passion pour une autre culture était étroitement liée à la force du sentiment de dépaysement
L’une des constantes de l’ouvrage, c’est en effet ce que l’on sent vibrer en toutes circonstances chez celle qui écrit. Depuis le récit de ses premières expériences de jeunesse sur le sol britannique jusqu’à celui plus récent des explorations du pays profond avec celui qui partage son existence. Dans les deux cas l’effet d’étrangeté ne cesse de jouer à plein, comme si la passion pour une autre culture était étroitement liée à la force du sentiment de dépaysement. Sa redécouverte à chaque nouvelle lecture, à chaque nouveau voyage, provoque une excitation à nulle autre pareille. Très exactement ce qui transparaît de ce livre. Mais l’émotion ne brouille pas le regard. L’on voit ici, malgré ce que laisseraient penser certaines persistances, combien le pays des premières admirations s’est transformé et combien sa population s’est diversifiée. Egalement combien la visiteuse sait relier les images nouvelles qu’elle en reçoit avec ses multiples lectures, anciennes ou plus récentes. Avec Christine Jordis l’on voyage simultanément dans le pays et dans sa littérature. Si l’on devait s’en tenir à un seul exemple parmi tant d’autres, les deux pages et demie (771-773) consacrées à Freshwater, le nom du lieu au creux d’une falaise « où les marins venaient s’approvisionner en eau douce » et le titre de la pièce éponyme, « farce désopilante », de Virginia Woolf, se présentent comme une saisissante illustration de cette méthode dans laquelle tout vient à se croiser, des marins au groupe de Bloomsbury, du British Council à Nathalie Sarraute. Tel un digest de l’itinéraire de Christine Jordis.
« Passion anglaise », c’est sans doute aujourd’hui l’un des tableaux les plus fouillés d’un paysage dans sa double dimension, physique et littéraire. En même temps que le subtil portrait en creux d’une des passeuses les plus talentueuses de la culture britannique.
«PASSION ANGLAISE, Lire, Voyager, Rêver » de Christine Jordis, Editions Bouquins / La collection, 1088 pages, 35 €