Il n’est pas si fréquent qu’un premier roman inscrit dans le genre policier suscite un tel engouement : une dizaine de traductions déjà annoncées par l’éditeur, les Editions du Seuil, dont Verso est le nouveau label dédié aux « différentes formes de littérature de genre. » Avec « Sécher tes larmes », dans le sillage de son enquêtrice Emma Fauvel Meï Lepage, née en 1996, s’installe en effet d’emblée sur le devant de la scène
L’on ne va pas ici commencer par raconter l’enquête, aussi palpitante que surprenante. Mais plutôt d’abord s’attacher à ce qui frappe immédiatement dans les 432 pages de ce livre de grand format : la richesse et la maîtrise de sa forme. Si l’incipit relève d’un évident classicisme du genre noir, « Les files compactes de voitures coulent comme de la boue entre les blocs de ciment » observe la narratrice à la première personne, accumulant des notations de même nature lors du déplacement qu’elle effectue entre Créteil et Annemasse, les pages qui suivent introduisent une première dissonance. Une autre voix féminine en effet se fait entendre, pour un autre récit à la première personne, cette fois en italiques. Cela se passait le 23 mars 2017, le dernier jour de sa « vie d’avant », à la sortie de l’hôtel où elle travaillait, sur la route du retour, quand une camionnette s’était arrêtée à sa hauteur, qu’un homme en avait surgi et l’avait poussée violemment à l’intérieur. Cet homme, dont elle se rappelle d’abord seulement le parfum, elle s’adresse ici à lui en le tutoyant. Une façon de syndrome de Stockholm ? Ou autre chose ? Le récit d’Adèle Jezequel, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, fille du commandant de police d’Annemasse victime de l’enlèvement et des violences qui s’ensuivirent, vient ainsi s’imbriquer à de constantes reprises dans celui d’Emma Fauvel, officier de police judiciaire venue sept ans plus tard enquêter sur un second enlèvement selon le même mode opératoire de la même Adèle Jezequel. Cette construction savamment élaborée situe clairement le roman de Meï Lepage dans une littérature de haute ambition.
La structure et la variété rhétorique indiquent une pratique réfléchie de l’écriture
Tout comme les six courts quatrains que l’autrice intercale en manière de commentaires. Tel celui de la page 298 : « Parfois, le savoir / Prend la forme d’un monstre / Qu’on regrette / D’avoir convié à sa table. » Tandis que l’aspect policier du roman prend un tour de plus en plus complexe et déroutant, mais terriblement captivant, sa structure et sa variété rhétorique indiquent une pratique réfléchie de l’écriture. Le lien est indubitable, entre la forme et ce qui se révèle peu à peu de l’intime de l’une et l’autre narratrice. Une saisissante réussite. Du passé remonte, du refoulé resurgit. On apprend qu’Adèle et Emma se connaissaient depuis leur enfance à Annemasse. Qu’Emma avait été contrainte de s’éloigner de sa ville natale. L’on voit aussi apparaître Noémie, sa jeune sœur, dont on comprend qu’elle fut victime d’un prédateur sexuel. Si l’on ajoute que l’autrice fut elle-même policière dans la cité haut-savoyarde pendant les cinq années que dura la rédaction de son livre, on peut mesurer la puissance des interactions à l’œuvre dans ce texte. Sil est certainement possible d’aborder et de lire « Sécher tes larmes » comme un polar ordinaire, car l’on y trouvera déjà un vif plaisir, l’envisager pour ce qu’il est dans sa véritable profondeur apparaît infiniment plus stimulant. La conclusion du récit sera certes la même, la révélation finale tout aussi bouleversante. Mais la traversée du texte avec un regard plus large aura permis d’y distinguer un sous-texte grouillant de références littéraires et psychanalytiques.
A ce titre ce premier roman se présente vraiment comme un tour de force. Meï Lepage n’est certainement pas la voyageuse douée mais sans bagage, en laquelle certains lecteurs un peu trop rapides, ou peut-être insuffisamment curieux, ont semblé seulement la reconnaître. Il y a là-derrière une considérable culture littéraire. L’investigation policière se joue moins sur les indices dont cette littérature fait son miel, que sur une lecture de l’implicite, une mise au jour de ressorts cachés de l’intime, un dévoilement des névroses. Au risque de se répéter, du grand art.