TERRITOIRES ROMANESQUES

Catherine GUCHER


« Rose, Marie & Dalida », le quatrième roman de Catherine Gucher, après notamment « Transcolorado » (2017) distingué par le Festival du Premier Roman de Chambéry, revient sur un pan encore largement minoré de l’histoire française des années 1960-1980, l’affaire des « enfants de la Creuse » : plus de 2000 enfants et adolescents nés de parents pauvres sur l’île de la Réunion qui furent exilés et dispersés dans 83 départements. Il s’agissait ici de faire pièce à l’exode rural et là-bas de faire baisser la pression sociale liée à la démographie ainsi qu’aux pratiques coloniales

Au centre du roman remarquablement documenté de Catherine Gucher se tient Rose Lankrane, tout juste vingt ans à la fin des années 1960 mais déjà mère de trois enfants. Evidemment pas désirés. Le premier d’entre eux, qui porte le prénom archangélique de Gabriel, est né des œuvres du vieux Joseph contre la promesse d’un transistor. Une manière de catastrophe pour la jeune fille, à l’égal des éruptions du volcan et des passages des cyclones. Rose vit  dans une cabane en  tôle avec Thérèse, sa mère, « un avant-goût de pénitence.» Celle-ci se montre en effet en perpétuelle furie contre elle. Contre celui qui l’a engrossée avant d’immédiatement reprendre son existence d’oisif obsédé par le sexe. Contre ce monde décidément mal ajusté. Des deux femmes Catherine Gucher dresse des portraits en lesquels le malheur réunionnais se donne à reconnaître. Tandis que l’une faisait entendre sa vindicte, l’autre « ignorait qu’il y a des forces plus grandes que celles du volcan ou du cyclone pour dévaster les vies des petites personnes comme elle. »  Le récit s’avance en effet d’un même pas sur les champs de l’intime, du social et du politique. Il rappelle que ce fut un certain Michel Debré, alors député de la Réunion, qui initia ce qu’on désigna pudiquement comme un « transfert » pour participer au repeuplement de départements tels la Creuse, mais aussi le Tarn, le Gers, la Lozère ou encore les Pyrénées-Orientales.

A sept ans le garçon avait l’air suffisamment vigoureux pour  être du voyage vers le « désert central » et un futur forcément meilleur

Gabriel, l’aîné de Rose, fut de ce « transfert » en 1977.  Pour cela il avait suffi que Rose appose ses initiales, ou plus vraisemblablement une simple croix, sur la feuille que lui avaient présentée les services sociaux. En grande difficulté financière, éducative et psychologique (« l’esprit un peu mêlé »), elle avait cédé à leur insistance. A sept ans le garçon avait l’air suffisamment vigoureux pour  être du voyage vers le « désert central » et un futur forcément meilleur. Rose, partagée entre sentiment de culpabilité et désespoir, n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Catherine Gucher restitue avec une infinie subtilité le profond état de confusion dans lequel se trouve le personnage central de son roman. Il n’y a plus guère que la vierge Marie, dont la  petite statue se dresse sur une hauteur, qui puisse lui apporter un peu de consolation, sinon son intercession. Son fils ne lui fut-il pas pareillement enlevé pour un avenir supposément meilleur ? Rose monte régulièrement se confier à elle, De la même façon qu’après avoir vu un jour à la télévision Dalida, « tellement belle, tellement forte, tellement libre » dans sa robe pailletée, elle se projette dans une autre vie plus éclatante. Pour ne plus voir un horizon  bouché par les fumerolles. Pour échapper aux coulées de lave : l’une d’elles avait sous ses yeux englouti Dorise, l’une de ses filles. Et surtout plus encore s’évader du  quotidien des pauvres cases, des « carrés de terre battue », dans lesquels une même misère se répète à l’infini. De tout cela Catherine Gucher propose un saisissant tableau. Porté par le souffle d’une écriture qui préserve de la tentation misérabiliste.

Une nouvelle aventure commence, qui passe par l’hôpital Sainte-Anne, une ferme sur le plateau de Millevaches et le foyer de l’enfance de Guéret

Puis l’action se déplace à Paris en 1997. Rose, meurtrie depuis vingt ans par l’abandon de Gabriel, espère y retrouver la trace de celui-ci. Elle y rejoint Lysiane, son autre fille, la bonne élève devenue infirmière. Y rencontre Adèle, l’amie de celle-ci maintenant journaliste, dont les parents « zoreils » à la Réunion étaient propriétaires d’une vanilleraie. Rose à l’époque y avait fait des ménages. Une nouvelle aventure commence, qui passe par l’hôpital Sainte-Anne, une ferme sur le plateau de Millevaches et le foyer de l’enfance de Guéret. Alors que se laisse de plus en plus deviner la destinée terrible d’un enfant tôt entré en rébellion, Catherine Gucher retrace au fil de cette œuvre mémorielle ce que furent les trajectoires le plus souvent douloureuses des jeunes « exportés. » Il y a là aussi Victor et Gertrude, militants syndicaux et politiques sur l’ancienne île Bourbon. Car la focale s’est désormais élargie. Le tableau s’enrichit d’une foule de notations qui lui donnent sa rare épaisseur. L’intime et le général s’y nouent, une réflexion est invitée à s’amorcer, inscrivant « Rose, Marie & Dalida » dans le droit fil de « Transcolorado » et « Poussière noire » les deux premières grandes réussites romanesques de Catherine Gucher.  

« Rose, Marie & Dalida » de Catherine Gucher, Editions Le mot et le reste, 240 pages, 21 €
20/02/2026 – 1775 – W155

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