TERRITOIRES ROMANESQUES

Yasmina KHADRA


On sait Yasmina Khadra toujours audacieux dans le choix de ses sujets. Qu’on se rappelle « Les Hirondelles de Kaboul » (2002) ou encore « L’Attentat » (2005) sur le terrorisme islamiste. Dans « Le prieur de Bethléem » il confirme cette dilection en installant sa fiction en plein cœur d’un foyer majeur de tensions, les territoires palestiniens. Cette terre d’où tous les prophètes sont originaires, rappelle-t-il dans les toutes premières pages de son livre. Annonçant la toile de fond de son propos

Mais il lui faut d’abord passer par Paris, plus précisément par la rive gauche, dans les locaux d’une maison d’édition justement baptisée La Seine. Alexandre Yakovlevoï en est le patron. Il est en train de lire le début d’un manuscrit récemment reçu. Nous en prenons connaissance en même temps que lui : les trente-deux premières lignes de ce texte constituent l’exorde du roman de Yasmina Khadra. Dans un style inspiré des envolées messianiques de la Bible, il est question de la création par le Tout-Puissant d’une région entre vallée du Jourdain et mont Sinaï. A cette terre il attribuera le nom de Philistine « jusqu’à la fin des temps. » On ignore comment un tel manuscrit est arrivé jusque sur les bords de la Seine. Sur sa couverture figurent le nom de l’auteur, un certain W. Omr, et le titre, « Les Enfants d’ammu Saber. » Seule certitude pour l’éditeur : « Pas une fois, depuis qu’il est à la tête des éditions La Seine, un texte ne lui a remué les tripes avec une telle violence. » Il prend cependant la décision de refuser la publication, pour des raisons dont on va peu à peu identifier la nature. Le roman migre alors vers le désert jordanien du Wadi Rum. Un mystérieux événement, un miracle pour tout dire, en effet s’y est produit. Un vieillard aveugle y a recouvré la vue après qu’une main s’est posée sur son front et qu’une voix lui a ordonné d’ouvrir les yeux et de voir. Dans la pénombre de sa tente il avait seulement cru distinguer « une vague silhouette. » Impossible de ne pas se référer à un épisode d’une histoire beaucoup plus ancienne, qui s’était déroulée sous les mêmes cieux. Une religion y avait pris sa source. Le cadre du roman se trouve ainsi fixé. Les événements du présent devront s’y lire à la lumière d’un passé dont la prégnance n’a jamais cessé de perdurer pendant plus de deux millénaires.

L’enjeu du roman se dessine au creux de cette phrase

Mais à Paris, au même moment, se déroule un scénario infiniment plus trivial, même si du spirituel et même du merveilleux y participent. Alexandre Yakovlevoï est en effet victime d’un enlèvement. Certes moins crapuleux que littéraire. Un moine à « l’accent oriental » a fait irruption dans ses bureaux. Sous sa coule se présente le fameux W. Omr dont le nom figurait sur la couverture du manuscrit refusé. A la façon des génies orientaux il a maintenant pris forme humaine. Furieux du refus qu’il a essuyé, il a drogué Yakovlevoï, l’a kidnappé puis séquestré quelque part en région parisienne. Aucune intention criminelle. Il exige simplement que l’éditeur l’entende lire son texte au-delà de la fatidique trente-deuxième ligne et du paragraphe qui avait manifestement provoqué sa violente répulsion : « Ainsi est née la Palestine que le Seigneur a aimée avec une force telle que, de jalousie, une mer en est morte. » Le parti pris du propos apparaît clairement. L’enjeu du roman de Yasmina Khadra se dessine au creux de cette phrase.  Le récit plonge alors dans la fournaise proche-orientale.

Il ne cesse de s’attacher à démêler les liens, notamment familiaux et religieux, qui ajoutent au tragique des relations

« On m’appelait frère Wahid du temps où j’étais prieur dans un couvent de Bethléem », se présente le ravisseur. Dans son texte « Les Enfants d’ammu Saber », qui suit ce singulier prologue, il raconte sa propre histoire et celle de sa famille, qui est aussi celle de la Palestine. Jeune orphelin recueilli par son oncle et sa tante, il habitait le village de Bassam à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie. A travers sa trajectoire personnelle se lit celle de son peuple dans les temps modernes. La Nakba vécue par ses aïeux en 1948, puis plus tard les différentes Intifada, les massacres de Sabra et Chatila en 1982 et tout récemment le martyre de Gaza. Si Yasmina Khadra à aucun moment ne laisse douter de sa sympathie pour cette population meurtrie, vouée à un véritable exil intérieur, il ne cède certainement pas à la tentation d’une représentation simpliste. Tout au contraire son roman offre le remarquable exemple d’une constante prise en compte des complexités de la situation régionale. Il ne cesse de s’attacher à démêler les liens, notamment familiaux et religieux, qui ajoutent au tragique des relations. Le personnage central de Wahid est un chrétien, ses proches sont musulmans. Il compte des Juifs parmi ses amis. Cinq enfants de sa famille connaîtront une fin violente. L’on retrouve ici, à hauteur d’homme, au niveau du quotidien, l’ensemble des ingrédients qui entretiennent le conflit israélo-palestinien. Leur restitution apparaît absolument remarquable.

C’est une véritable réplique romanesque de ce monde en convulsion qu’a échafaudée ici Yasmina Khadra

Les personnages du roman en constituent les tragiques incarnations. On pense ici à la mère du narrateur, une chrétienne frappée de démence après que son époux musulman avait péri d’une balle perdue sur la place du marché. Pour Wahid la pire « injustice », alors même qu’il avait dû aussi endurer « dans le mouroir qui […} tenait lieu de village », « les bulldozers qui rasaient nos maisons, déracinaient nos oliviers et dévoraient nos vergers encore vibrants de nos cris d’enfants » On pense à sa tante Hoda en perpétuelle aigreur depuis la mort sous les coups de l’occupant de son aîné le musicien contestataire Adem. A sa cousine Nesreen, dont la présence le remuait jusque dans ses tréfonds, qui irait de malheur en malheur, d’abord dans sa communauté puis face aux militaires israéliens. A Zev le vieux juif palestinien qui lui avait prédit un avenir d’écrivain. A l’intellectuel octogénaire Shaheen, ancien membre de la garde rapprochée de Yasser Arafat. A Adriel le fidèle ami juif des années étudiantes avant leur brouille idéologique et religieuse… C’est une véritable réplique romanesque de ce monde en convulsion qu’a échafaudée ici Yasmina Khadra. Admirable par une ampleur qui la hausse au niveau d’une comédie humaine. Bouleversante par le tragique de toutes les destinées. Passionnante par sa richesse narrative. L’un de ces livres qui font date, tout simplement.

« Le prieur de Bethléem » de Yasmina Khadra, Flammarion, 272 pages, 21 €
21/05/2026 – 1786 – W166

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