Voici incontestablement, dans le domaine étranger, l’un des romans marquants de la rentrée littéraire. Publié en 2025 chez le grand éditeur allemand Rowohlt, « Lázár » est le deuxième livre, mais le premier traduit en français, d’un écrivain suisse né en 2003, Nelio Biedermann. Descendant d’une famille d’aristocrates hongrois qui était passée à l’ouest dans les années 1950, celui-ci fait de cette histoire la matière d’un texte remarquablement maîtrisé, au souffle puissant
La dédicace du livre « à ma famille » laisse en effet peu de doute sur l’inspiration de Nelio Biedermann : c’est bien une véritable saga familiale qui se donne à lire au fil des 352 pages de « Lázár. » Cela commence dans les tout premiers jours du XXème siècle. On célébrait l’Epiphanie, « alors que l’orée de la forêt obscure était encore jonchée de la neige du siècle défunt. » La belle phrase d’incipit du livre annonce d’emblée le regard poétique qui ne cessera jamais d’être celui du narrateur, y compris lorsqu’il s’agira d’aborder les périodes les plus convulsives d’une histoire se déroulant de la chute de l’empire des Habsbourg à la révolution d’Octobre 1956. Depuis les années finissantes de l’Autriche-Hongrie, la Cacanie de Robert Musil, jusqu’à la répression du soulèvement de Budapest par l’Armée rouge. Trois générations de Lázár s’y trouvent confrontées, qui chacune à sa façon vit les affres d’une même inéluctable décadence. Aux soubresauts de l’Histoire répond la succession des drames familiaux dans ce texte foisonnant.
Un temps de splendeur, avec des règles et des traditions qu’on pensait immuables, est sur le point de prendre fin
Quand Lajos vient au monde dans le château familial des barons von Lázár, en ce début de XXème siècle, au cœur d’une forêt de Hongrie, personne ne peut encore imaginer qu’un temps de splendeur, avec des règles et des traditions qu’on pensait immuables, est sur le point de prendre fin. Dix-huit ans plus tard, à la fin de la Première guerre mondiale, la double monarchie austro-hongroise cessera en effet d’exister. Et avec elle l’ancienne vie des Lázár. La mère et l’oncle de Lajos, en mal de repères, ne pourront surmonter le choc. Chacun à sa manière choisira de s’absenter de ce nouveau monde. Nelio Biedermann évoque leurs effacements respectifs dans des pages que la traduction de Rose Labourie restitue dans leur impressionnante beauté. L’une, Mária, avait choisi de s’enfoncer à jamais dans l’eau du lac à proximité du château, l’autre, Imre, de se perdre dans le labyrinthe de la folie.
Ce qui frappe dans cet ambitieux roman, c’est sa capacité à faire entendre en continu les fracas de l’Histoire jusque dans l’orgueilleux château au milieu des forêts
Au début des années 1920 Lajos hérite du domaine familial et une ère nouvelle semble s’amorcer. Entretenant pour un temps l’illusion d’un retour au lustre passé. La vie reprend au château, comme si le début du siècle n’avait été qu’une parenthèse désagréable dans l’histoire des Lázár : « Pendant des années, les chambres d’amis n’avaient hébergé que des fantômes et des toiles d’araignées, et voilà que le château résonnait à nouveau de bavardages, de musique et de rire. On se serait cru revenu à l’âge d’or de la famille Lázár. » Le « naufrage » de la monarchie semble être d’abord vécu comme un épisode sans conséquence, un accident, dans le temps long d’une histoire multiséculaire. Alors même que, note Nelio Biedermann, tout « sombre, chavire, coule » sous la poussée de nouvelles forces entrées en scène. Ce qui frappe dans cet ambitieux roman, c’est sa capacité à faire entendre en continu les fracas de l’Histoire jusque dans l’orgueilleux château au milieu des forêts. Ce que suggérait la scène d’ouverture, qui d’abord paraissait relever de la simple anecdote, ou de la fantaisie de l’invention romanesque. On y voyait le nouveau-né Lajos faisant son apparition dans le monde des vivants : Mária « venait de mettre au monde un enfant à la peau transparente, qui laissait voir ses petits organes. » Une saute dans le lignage génétique des barons von Lázár, telle l’annonce des bouleversements et ruptures à venir.
Nelio Biedermann restitue les années de formation des deux jeunes aristocrates
« L’enfant translucide aux yeux bleu lac » avait eu lui-même deux descendants. Un garçon, Pista, et une fille, Eva. A eux incomberait la redoutable tâche de faire face aux secousses à venir. Si la fugitive République des Conseils de Hongrie initiée par Béla Kun en 1919 n’avait pas davantage affecté le cours de l’existence des von Lázár qu’ensuite la Terreur blanche et la dictature de Horthy, il en était allé tout autrement du nazisme. A la fin des années 1930 la Hongrie collabore en effet avec l’Allemagne hilérienne et promulgue ses propres lois antisémites. La nouvelle génération des von Lázár est conduite à prendre peu à peu conscience de ce qui se joue. Non pas au terme de quelque réflexion politique, mais à travers son vécu. Nelio Biedermann restitue les années de formation des deux jeunes aristocrates. Le récit de leurs apprentissages intellectuels et affectifs (« C’était donc cela être amoureux – avoir l’impression qu’une tempête automnale faisait rage en vous) se présente indéniablement comme l’un des plus émouvants temps forts du roman.
A plusieurs reprises Marcel Proust se trouve cité, pas seulement par une façon de dilection littéraire, mais en écho implicite à ce qui se joue autour des Lázár et de leur terre de Hongrie : l’auteur d’« A la recherche du temps perdu » est celui qui propose le tableau le plus puissant de la faillite d’un monde ancien à l’autre bout de l’Europe, dans lequel ils auraient pu tout à fait se reconnaître. Déjà ébranlés par les violences et les massacres auxquels se livrent les nazis – Matilda, le premier et seul vrai grand amour de Pista, s’était évanouie quelque part dans le secret de l’opération Nuit et brouillard – ils le sont au moins autant par l’arrivée des troupes soviétiques en octobre-novembre 1944. La libération du pays se solde par des violences qui se reproduiront à l’identique six mois après, sept cents kilomètres plus à l’ouest, implacablement documentées dans le remarquable « Une femme à Berlin » (Gallimard, 2006, traduction française de Françoise Wuilmart).
Le grand bouleversement, par lequel s’achève la dégringolade des Lázár
En 1949 la Hongrie devient république populaire. Nelio Biedermann évoque le grand bouleversement, par lequel s’achève la dégringolade des Lázár. Cela s’était concrétisé pour eux dès la fin de l’été 1948, lorsque deux hommes leur avaient donné une heure pour faire leurs bagages, « ils n’avaient pas le droit d’emporter de bijoux, d’argenterie ni de tableaux. Les meubles, la terre et les bêtes dessus étaient déjà propriété de l’Etat. » En tout juste un demi-siècle ils avaient tout perdu. Encore trois années et ils durent quitter Budapest, furent emmenés dans une ferme à l’est du pays, contraints dorénavant de travailler. De brefs chapitres d’une précision clinique, calqués sur l’enchaînement des événements, restituent cette accélération de l’Histoire. Le tour de force de ce texte, c’est sa manière de conduire de front une relation extrêmement détaillée des faits et une restitution non moins précise de ce qui se joue dans l’intimité de chacun. Voudrait-on jouir des meilleurs points de vue sur cinq décennies d’histoire hongroise, qu’il faudrait simplement lire « Lázár. »
A la forêt des débuts au pied du château répond une autre forêt, quelque part entre la Hongrie et la Yougoslavie. Tels Maréchal et Rosenthal dans « La grande illusion », l’on y voit Pista et Eva engagés pour une course ultime dans la neige, le cœur « battant la chamade. » Dans un final qui peut être également considéré comme un commencement.
« Lázár » de Nelio Biedermann, traduit de l’allemand (Suisse) par Rose Labourie, Editions Belfond, 352 pages, 23 €