TERRITOIRES ROMANESQUES

Gisèle BIENNE


Depuis ses débuts en 1976 Gisèle Bienne a fait paraître plus de trente titres. On retiendra, dans la toute dernière période, « La Malchimie » (2019) un récit accusateur sur l’usage des intrants dans l’agriculture, le bouleversant « Les larmes de Chalamov » (2023) sur la destinée de l’écrivain soviétique réchappé du Goulag, et « Chavirer avec Cendrars » (2025), une merveille d’empathie littéraire. « L’escalier sans marches » se présente aujourd’hui comme une nouvelle réussite, entre autobiographie et envolées de l’imaginaire

« Elle avait pris le train à Charleville-Mézières pour la gare de Reims », ouvre le nouveau récit de Gisèle Bienne. Celle dont il est ici question se prénomme Juliette, elle est écrivaine et peintre. Deux pôles semblent borner son existence : les Ardennes et la Champagne. A l’exacte semblance d’une certaine Gisèle Bienne. Il ne fait en effet pas de doute que beaucoup de l’autrice rémoise se retrouve dans ce dernier livre. Sa Juliette, présentée comme « écrivaine de métier », revient donc d’une rencontre pour la promotion d’un tout nouveau texte. Elle s’apprête à affronter la « moiteur accablante » de juillet dans son appartement sous les toits, deux mansardes réunies au sixième étage, celui des domestiques, d’un immeuble haussmannien sans ascenseur, mais avec vue imprenable sur la cathédrale de l’Ange au sourire. Mais arrivée au quatrième étage, elle se retrouve devant un vide : la fin de l’escalier a disparu, laissant place à « une crevasse au centre de la maison. » Des outils et matériels divers signalent un chantier en cours. La copropriété a omis d’en informer l’unique occupante du sixième. Situation évidemment symbolique du statut de l’écrivain, et plus généralement de l’artiste, dans un monde régi par les lois du matérialisme le plus vulgaire. Juliette ne peut en effet « justifier d’une profession clairement répertoriée. »

Accéder à une souveraineté sur sa propre existence de femme et de créatrice

Si l’idée court tout du long, dans ce livre à la fois profond et drôle, elle n’en constitue pourtant que l’un des fils de trame. « L’escalier sans marches », c’est aussi le surgissement d’un univers intérieur en quelque sorte libéré par cette béance. Alors que Juliette se résout à prendre le risque d’escalader l’échafaudage installé dans la cage d’escalier, en quelque sorte une ascension pour franchir la crevasse, lui reviennent à l’esprit d’autres efforts qu’elle ne cessa de consentir. Des souvenirs alors remontent, des scènes du passé se rejouent. Souvent guidés par un même fil directeur : accéder à une souveraineté sur sa propre existence de femme et de créatrice.  Elle se rappelle ce soir d’hiver où son étage s’était trouvé plongé dans le noir. A la suite d’autres travaux, on avait oublié de le reconnecter. Pour elle le réel ne cesse pas de se lire à travers ces actes manqués. Tout alors fait retour et se déverse, tel un écoulement de lave. L’année de ses douze ans et ce beau-père infidèle et prévaricateur qui fit de la prison. Son mariage, elle avait eu un fils, et son divorce : face à l’époux elle avait toujours accordé la préférence aux exigences de la littérature. Ses engagements multiples dans cette voie, publications en revues, collaborations avec d’autres artistes, ateliers d’écriture, jurys, résidence d’auteurs européens. Et la contrepartie pour se maintenir à flot. Les travaux de commande, la dactylographie de conférences et de thèses. En ces temps « elle prenait sur ses nuits pour écrire ses propres livres. »

La trame extraordinairement complexe d’une vie

Plus à l’aise avec ses « personnages de papier » qu’avec ses semblables, Juliette n’en éprouve pas moins une sensation de plénitude. Sans aucun conteste liée à la liberté conquise. Presque jusqu’aux pages ultimes du livre, on la suit dans son escalade, tandis que la remémoration s’amplifie. L’échafaudage remplissant la double fonction de support matériel et d’allégorie de la remontée. Le texte fourmille ainsi de notations, d’anecdotes et d’épisodes qui restituent la trame extraordinairement complexe d’une vie. Le « Muster » énoncé par Christa Wolf dans son plus célèbre roman « Trame d’enfance. » On sait Gisèle Bienne profondément imprégnée de culture germanique. L’intense plaisir de la lecture tient précisément à l’ampleur du spectre narratif. Un chat empêché comme elle de gagner les étages supérieurs y tient sa partition. Des martinets également, qui avaient fait leur nid dans sa chambre. Comment alors ne pas penser au tableau célèbre de Carl Spitzweg « Der arme Poet » (le pauvre poète), dans sa mansarde avec ses livres, ses manuscrits, son encrier ? La toile date de 1839, alors que la bourgeoisie entame son ascension vers la toute puissance économique et politique. Par-delà le temps, et moyennant quelques aménagements, la soupente rémoise n’apparaît guère éloignée de la soupente munichoise.

C’est d’ailleurs à un autre grand des pays de langue allemande, Rainer Maria Rilke, né à Prague dans l’ancienne Autriche-Hongrie, que Gisèle Bienne emprunte les vers conclusifs :

« J’ai fait quelque chose contre la peur.

Je suis resté assis toute la nuit et

J’ai écrit »

L’écriture ici pour tenir dans la vie. Tout simplement. Tout talentueusement.

« L’escalier sans marches » de Gisèle Bienne, Actes Sud, 192 pages, 16,90 €
08/10/2026 – 1796 -W176