TERRITOIRES ROMANESQUES

Vicente Luis MORA


Sous le titre de « Mitteleuropa, Les carnets secrets de Redo », dans une élégante traduction de François-Michel Durazzo, les éditions Maurice Nadeau publient un étonnant roman de l’Espagnol Vicente Luis Mora. Le natif de  Cordoue, poète, romancier et critique littéraire, s’est aujourd’hui imposé comme une figure de premier plan des lettres ibériques. Son roman, livre savant débordant de références autant que de pistes de lecture, illustre sa  façon multiforme de s’inscrire dans le paysage littéraire.   

Il faut commencer par le commencement : le nom de Redo, l’auteur des carnets, n’est autre que le palindrome de l’Oder, le fleuve qui avec son affluent la Neisse forme une partie de la frontière germano-polonaise entrée dans l’histoire à l’issue de la Seconde guerre mondiale sous la dénomination  de « ligne Oder-Neisse. » Le livre de Vicente Luis Mora, avec ce titre et ce jeu sur un patronyme, prend  clairement place dans une tradition érudite. De même qu’une curieuse progression arithmétique liée à un certain décompte de cadavres dans un jardin. En d’autres endroits l’on glissera du côté du réalisme magique. Ou bien au détour d’une page s’effectuera un étrange changement d’accord du participe passé, du masculin au féminin. Des accents kafkaïens se laisseront également entendre. Si l’on ajoute que cette fable singulière se déroule dans la première moitié du XIXème siècle, le début de l’âge d’or du roman européen, il apparaît évident que c’est la littérature elle-même qui se trouve au centre de « Mitteleuropa », vocable venu de la langue allemande et passé dans le langage commun, qui renvoie à la grande tradition culturelle que l’on sait.

Cette accumulation d’étrangetés conduit à peu à peu subodorer  une affaire plus complexe qu’il y paraît de prime abord

Celui qui raconte et se présente sous le pseudonyme de  Redo Hauptshammer est né dans un bordel de Vienne tenu par sa mère « au moment où le XVIIIe siècle agonisait. » Une première originalité. On le retrouve dans la troisième décennie du siècle suivant venant d’arriver dans la petite cité prussienne imaginaire de Szonden au bord de l’Oder. Un cercueil chapeaute la carriole avec les affaires qu’il transporte. Autre bizarrerie. Dans la boîte est enfermé le corps d’Odra, son épouse tuée quelque jours auparavant à Mayence par un troupier napoléonien. La chronologie est ici élastique. Nouvelle surprise qui ne sera assurément pas la dernière. Par exemple quand il découvrira enfoui dans le jardin de sa nouvelle demeure un cadavre intact de militaire prussien. Puis quelques autres. Puis plusieurs autres encore, selon une rigoureuse progression arithmétique. L’on apprend également qu’il a acquis la propriété de Szonden dans des circonstances plus que douteuses.  Toute cette accumulation d’étrangetés conduit à peu à peu subodorer  une affaire plus complexe qu’il y paraît de prime abord. D’autant plus que Redo a tôt indiqué qu’il ambitionnait de changer de personnalité, sinon d’identité, pour apparaître désormais sous les espèces d’un paisible cultivateur de betteraves sucrières. En rupture avec un passé qu’il laisse deviner plutôt tourmenté, par petites touches discrètement allusives. Si bien qu’on en vient peu à peu à nourrir la forte présomption que ce narrateur n’est pas celui qu’il prétend être. Pas davantage au demeurant qu’Odra. Seul impératif pour lui : « Ne pas commettre d’impair, ne pas trop parler, ne pas découvrir ma véritable identité, ne pas révéler mes origines. »

On peut mesurer la sorte d’incroyable mise en abyme qui anime cette écriture

L’on a déjà dit qu’au moment d’inhumer Odra dans le jardin de sa propriété, la seule qui échappe à l’emprise du seigneur local, il exhume selon une rigoureuse progression arithmétique les cadavres congelés et parfaitement conservés, en position verticale, de militaires de différentes époques. Le fantastique se confirme ici comme un élément constitutif du récit de Redo. Face au risque certain que les cadavres continuent de se multiplier selon la même intangible logique arithmétique et temporelle, les tout derniers portent une croix gammée, il ne lui reste plus qu’à creuser sous sa chambre pour y déposer l’encombrant cercueil. L’affaire remonte jusqu’aux oreilles du roi de Prusse. L’omniprésente administration de la Mitteleuropa n’est évidemment pas oubliée, depuis celle de la Vienne impériale de la « Cacanie » jusqu’à celle de l’occupant de « Sanssouci. »  Si l’on ajoute que des notes en bas de page viennent préciser ce qui est imprécis et corriger ce qui est incorrect dans le récit de Redo, on peut mesurer la sorte d’incroyable mise en abyme qui anime cette écriture. Jusqu’au nombre de mots, dont le traducteur François-Michel Durazzo nous révèle à la fin qu’il suit de chapitre en chapitre la même progression que le nombre des cadavres dans le jardin. C’est dire combien ici tout est concerté dans le moindre détail. On laissera au lecteur la découverte de le la surprise ultime, en visible écho avec une des problématiques sociétales de notre temps. Le livre de Vicente Luis Mora relève de l’escape game littéraire : il faut à chaque fois trouver la clé qui permet de toujours plus s’avancer dans ses strates multiples.

« Mitteleuropa, les carnets secrets de Redo » de Vicente Luis Mora, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, Editions Maurice Nadeau, 208 pages, 21 €
19/03/2026 – 1779 – W159
,

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *