Entamé en 1980, le « Carnet de notes » de Pierre Bergounioux en est à sa sixième livraison. Celle-ci couvre la période 2021-2025, notamment marquée par la pandémie. Le professeur de français a en effet tenu, parallèlement à son carnet professionnel, un scrupuleux relevé de ses travaux et de ses jours que l’on peut aujourd’hui considérer comme l’autre pan de son œuvre. Des milliers de pages qui font entrer le lecteur dans l’univers d’un véritable encyclopédiste de notre temps, intellectuel et humain engagé
Ce qui a peut-être le plus changé, entre les années 1980 et les années 2020, c’est le ton général du « Carnet. » Lié pour beaucoup à l’avancée dans l’âge et à la traversée des épreuves de la vie. On retrouve certes dans ce dernier volume l’immense culture et l’impressionnante force de travail de celui qui a tôt voué son existence à l’étude et à la réflexion sur ce que l’on pourrait désigner comme les causes premières. Les origines haut-corréziennes dans le « désert central » et le sentiment précoce d’un rattrapage à effectuer pour rejoindre l’Histoire en marche (« je ne savais rien de ce qu’il y a sur la terre »). La rencontre, évoquée dès le premier roman « Catherine » en 1984, de celle qui tout du long allait l’accompagner et agir comme un constant et indispensable repère. L’insatiable curiosité pour toutes les branches du savoir, depuis la philosophie jusqu’à l’entomologie. La nécessité pour lui de façonner une matière, en l’occurrence le métal, de la même façon qu’il donne forme à sa phrase : chez lui le sculpteur est inséparable de l’écrivain. Et par-dessus tout cet impératif de mettre du sens en toute chose et en toute action. Ce qui prévaut dans le « Carnet de notes », c’est l’égale attention portée à chacun des instants des journées. La relecture critique de « L’Idiot de la famille », la foisonnante étude de Sartre sur Flaubert, s’inscrit ainsi dans les tâches quotidiennes au même titre que le rajout d’huile dans le système de fermeture du portail de la maison de Gif-sur-Yvette. Pour lui deux nécessités tels des impératifs catégoriques.
Le temps utile pour l’empoignade avec le monde et pour le combat avec soi-même
Il n’est évidemment pas insignifiant que le relevé de chaque journée, quelques lignes factuelles jetées sur le papier ou un développement plus conséquent sur une lecture, un déplacement, une rencontre, une poussée de l’omniprésent souvenir, s’ouvre invariablement par l’indication de l’heure du lever, le plus souvent entre cinq heures et six heures et demie. De cette donnée initiale résultera à chaque fois le temps utile pour l’empoignade avec le monde. Et, de plus en plus, du combat avec soi-même. Empoignade, combat : les deux termes n’apparaissent en effet pas trop forts pour caractériser l’impression qui prévaut à l’issue de cette lecture littéralement bouleversante. Le Pierre Bergounioux des débuts, haute et impressionnante figure d’intellectuel portant sur toute chose un éclairage magistral, appliquant aux obligations triviales du quotidien la même sapience qu’aux objets de son étude, n’a évidemment pas disparu. Mais il laisse de plus en plus entrevoir à quel douloureux prix cela est resté possible. A l’instar de tout un chacun, il lui a fallu endurer la multiplication des pertes autour de lui. Celles de proches mais aussi des innombrables figures amies ou plus lointaines qui ont contribué à peupler son univers. Mais la maladie, particulièrement grave, fut aussi de la partie. L’empêchant souvent de tenir le rythme intense, dans l’étude et ses autres travaux, qui fut auparavant le sien. Même si sa capacité de travail reste tout bonnement exceptionnelle : « Je me conforme toujours à la règle que je me suis fixée, dans l’internat, et dont je ne saurais m’écarter sans que le gamin de dix-sept ans que, paraît-il, je fus et qui l’a édictée, ne me rappelle à l’ordre d’une voix tonnante […] C’est un adolescent de jadis qui continue de régenter mon existence. »
Cette dernière livraison se teinte d’une mélancolie plus palpable que jamais
« Je suis tout du passé », écrit-il le 1er janvier 2023, après avoir constaté que le siècle dont le premier quart bientôt va s’achever, n’est décidément plus le sien. Ainsi, alors même que ses connaissances techniques le situent très au-dessus de la moyenne, il peine à s’approprier les usages du numérique. Comme si, à sept décennies de distance, faisait retour mutatis mutandis la sensation de retard du jeune haut-corrézien. De la même façon que font retour des épisodes du passé, dont la mention dans le «Carnet » apparaît comme une assurance face à l’effacement qui menace. A cet égard, cette dernière livraison se teinte d’une mélancolie plus palpable que jamais. Tout du long Pierre Bergounioux évoque des noms qui ne sont plus. Parmi eux « nos cadets des naissances années cinquante nous brûlent la politesse à la porte du fond », écrit-il dans une image magnifique le vendredi 25 novembre 2022. Il est né en 1949. Dans la même page il avait auparavant évoqué son lever à sept heures, sa poussée de tension « encore », la lessive à faire sécher, le brugmansia une nouvelle fois en fleur, la lecture de Lionel Bourg, l’achat de lits de poupées pour ses deux petites filles, la promenade quotidienne et un héron « figé dans l’herbe », le décès de Christian Bobin. A quoi il faut ajouter la rituelle mise sur le papier de cette matière foisonnante qui tisse sa vie. Sans oublier l’observation et l’écoute de ses semblables. Dans le RER la totalité des voyageurs un portable prolongeant leur main telle une prothèse, « un peuple de téléphonistes » ironise-t-il. Il y a chez lui -proximité régionale ? – du Montesquieu des « Lettres persanes. »
Autant qu’elle laisse admiratif cette lecture remue en profondeur. Peut-être parce qu’on a suivi pas à pas, depuis 1986, l’œuvre en continuelle expansion, romans, essais, récits, monographies. Qu’il nous fut donné de tôt entendre cette voix légèrement chantante qui porte la marque des origines. Que l’on revit avec une émotion accrue, porté par la sensibilité et la beauté de l’écriture, ce que l’on a soi-même vécu au passage des ans. C’est un nouveau grand texte que propose ici Pierre Bergounioux. Avec ces mots qui clôturent la dernière page, le 31 décembre 2025 : « Nous sortons tous les deux pour le tour restreint. Il soutient gentiment, discrètement l’infirme que je suis devenu. » Il s’agit de Paul, l’un de ses fils. Déchirant et superbe.
«Carnet de notes 2021-2025 » de Pierre Bergounioux, Verdier, 718 pages, 32 €