TERRITOIRES ROMANESQUES

Jean-Jacques SALGON


Dans l’œuvre prolifique de Jean-Jacques Salgon « Flip », son plus récent texte, vient assurément prendre une place particulière. Parce qu’il se situe au croisement du récit historique, de la restitution politique et de l’invention littéraire. Le garçon prénommé Philippe, surnommé Flip par sa mère, n’avait en effet pas été sans ressemblance avec un adolescent à peine plus vieux que lui, qui dans sa contrée ardennaise, un demi-siècle plus tôt, s’était semblablement distingué par son goût irrépressible de la poésie et de la fugue

Quand l’itinéraire du jeune rebelle de Charleville n’a jamais cessé depuis un siècle et demi d’inspirer une multitude de créations et de travaux de recherches à travers le monde, l’on ne voit guère d’époque où il n’ait pu n’être pas d’actualité, le bref parcours terrestre de Flip suscita certes une violente controverse dans les années 1920, mais sans commune mesure avec les grands bouleversements qu’avait provoqués le passage de son aîné. Dans le premier des deux l’on a bien sûr reconnu la figure d’Arthur Rimbaud. Quant à ce Philippe dit Flip, il portait le patronyme de Daudet et était le fils de Léon, lui-même fils aîné de l’Alphonse du moulin de Fontvieille : Alphonse Daudet, mort douze ans avant sa naissance en 1909, était son grand-père.  Même si Zola avait prononcé l’oraison funèbre de l’auteur des « Lettres de mon moulin » l’on était dans la famille profondément antisémite et anti-dreyfusard. On sait la carrière que fit Léon Daudet dans l’extrême-droite française, ses ligues et la mouvance royaliste. Rappeler ce lignage apparaît indispensable, lorsqu’il s’agit d’évoquer le bref parcours de Philippe Daudet jusqu’au funeste samedi 24 novembre 1923.

Une tragédie qui était rapidement devenue une affaire judiciaire et politique

Ce jour-là l’adolescent était mort à l’hôpital Lariboisière. Il avait tout juste atteint sa quinzième année. Dans un entrefilet Le Petit Parisien évoquait ce décès survenu « après une courte maladie. » En réalité on l’avait retrouvé ensanglanté sur la banquette arrière d’un taxi parisien, touché à la tête par une balle de pistole. La scène s’était déroulée à la hauteur du 126, boulevard de Magenta. Dans un remarquable prélude, qui sera suivi de nombreuses autres références à la composition musicale, Jean-Jacques Salgon met en place le décor d’une tragédie qui était rapidement devenue une affaire judiciaire et politique. Autant par la stature de Léon Daudet que par la fin violente de son fils. En première ligne avec L’action française dans le combat contre la république, l’écrivain avait en effet accusé le pouvoir en place d’assassinat politique. Sauf que son fils, en rupture avec la famille, depuis quelque temps déjà fréquentait les milieux anarchistes. De la même façon qu’il avait déjà fugué à plusieurs reprises. Dès l’âge de douze ans il avait pris la direction de Marseille : impossible de ne pas penser à Jacques Thibault qui quelques années auparavant chez Roger Martin du Gard avait rêvé d’y embarquer pour l’Afrique. Tout récemment Flip était parti au Havre, première étape d’un départ envisagé pour le Canada. Le garçon de chair, à l’instar du garçon de papier, nourrissait un même évident désir de destinations lointaines. C’est à partir de ces données que Jean-Jacques Salgon construit son roman.

Son intérêt se porte bien davantage sur les logiques qui conduisirent le jeune Daudet à d’abord fuguer puis vraisemblablement se suicider

Car, par-delà la considérable richesse de la documentation, il s’agit bien d’une œuvre de fiction, dans laquelle l’auteur avance ses propres hypothèses. Moins sur la cause du décès que sur la singularité du terreau familial et la complexion du jeune Flip. L’on avait tout de suite évoqué un suicide de l’adolescent, dont la mère était à la fois la « double cousine germaine » et la seconde épouse de Léon Daudet. Chez ces gens-là « on devait bien aimer l’entre soi. » Après le mensonge de la maladie mortelle une accusation d’assassinat politique avait été lancée par ce père, décidément désireux d’éviter ce genre de scandale domestique. Si des incertitudes demeurent et si aujourd’hui encore certains groupes d’extrême-droite font du 24 novembre une journée de commémoration du martyre de Philippe Daudet, ce n’est clairement pas ce qui retient l’attention de Jean-Jacques Salgon. Son intérêt se porte bien davantage sur les logiques qui conduisirent le jeune Daudet à d’abord fuguer puis vraisemblablement se suicider. Autrement dit à manifester une manière de révolte. Le romancier le montre en effet en rupture de ban, ayant pris ses distances avec le « très huppé et très catholique 7e arrondissement », dans lequel il avait grandi, entre Saint-Thomas-d ’Aquin et Sainte-Clotilde. On le découvre en pleine dérive sur la rive droite du Paris des années 1920. La restitution est magistrale. L’on y voit passer tout ce qui alors compte, de Proust à Breton et Aragon. Non pas à la façon admirative d’un sage livre d’images, mais relevé par l’ironie d’un auteur du XXIème siècle qui connaît la fin de l’histoire. Puis la focale se resserre sur les cinq derniers jours de la vie de Philippe Daudet.

Un profond nihilisme à proportion du militantisme extrême-droitier des siens 

C’est l’errance dans la ville d’un adolescent en perdition. Avec pour unique repère le rejet de la famille et de ses convictions. Il y avait eu la tentation anarchiste, sur ce chapitre Jean-Jacques Salgon propose des pages inspirées qui immergent le lecteur dans le bouillonnement du temps. Un véritable itinéraire dans le Paris des réseaux politiques et de leurs lieux de rencontres. Mais ce qui apparaît chez Flip le plus constant, c’est un profond nihilisme à proportion du militantisme extrême-droitier des siens.  Difficile d’imaginer la violence de leur radicalité comme l’omniprésence et la puissance de leurs réseaux. A titre d’exemple le romancier revient sur la cérémonie des obsèques de l’adolescent, le mercredi 28 novembre à Saint-Thomas-d ’Aquin puis au Père Lachaise : « Tous les activistes de L’Action française étaient là, vaillants ligueurs, commissaires et Camelots du roi […] Ducs, duchesses, comtes et comtesses se bousculaient dans les travées ; tout le gratin de la Recherche s’y trouvait rassemblé. Il ne manquait que Marcel Proust en personne, qui avait eu la mauvaise idée de mourir un an plus tôt. » Il y avait là aussi Paul Bourget, Maurice Barrès, Paul Morand, François Mauriac, Jean Cocteau, Joseph Kessel, Raymond Radiguet…

Le livre de Jean-Jacques Salgon se présente comme la captivante restitution d’un temps de grandes turbulences et de non moins grands périls, auquel l’on fait de plus en plus référence. En son centre la figure de Flip semble en avoir concentré sur elle les travers et les stigmates. Le remarquable portrait qu’en dresse le romancier agit à la fois comme une découverte de l’étonnant personnage à mille lieues de l’univers enchanteur du moulin de Fontvieille et comme une invite à la réflexion sur ce qui le conduisit au suicide. Une totale réussite.  

« Flip » de Jean-Jacques Salgon, Editions Verdier, 128 pages, 17,50 €
11/06/2026 – 1788 – W168

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