Kadya Molodowsky est considérée comme l’une des grandes poétesses de langue yiddish. Née en 1894 dans un shtetl sur le territoire de l’actuelle Biélorussie, elle a ensuite vécu notamment à Odessa, Kiev et Varsovie avant d’émigrer en 1935 aux Etats Unis. De 1949 à 1952 elle passa trois ans à Tel Aviv dans le jeune état juif puis retourna à New York. Elle décéda en 1975 à Philadelphie. Le « Journal de Rivke Zilberg », son premier livre traduit en français par une maison toujours éclairée et audacieuse dans ses choix, avait paru en 1942 en anglais après avoir été publié en feuilleton dans le journal yiddish « Morgn Zhurnal. »
Le « Journal de Rivke Zilberg », qui couvre la période allant du 15 décembre 1939 au 6 octobre 1940, se présente comme la restitution des premiers mois de la vie à New York d’une jeune femme juive qui avait fui Lublin après l’invasion de la Pologne par les troupes nazies le 1er septembre 1939. Sa mère était morte sous les bombes, son père se cachait. Si le concept de « solution finale » n’avait été formalisé qu’en janvier 1942 lors de la conférence de Wannsee, les massacres avaient déjà commencé dans les territoires occupés. Rivke avait débarqué le 15 décembre 1939 en provenance d’Anvers. Le jour-même elle avait donc entamé son journal : « Arrivée aujourd’hui par une belle journée, qui sait, peut-être le présage que je me sentirai bien en Amérique. » Cent-sept jours durant, avec quelques irrégularités dans son activité de diariste, elle va raconter son nouveau quotidien dans l’univers étrange qu’elle découvre. A commencer par sa langue et son style de vie. Alors qu’elle est continûment hantée par le souvenir de sa mère morte et par la situation de son père, qui vit maintenant caché dans leur étable avec pour seule compagnie la vache de la famille.
Des premiers mois de son personnage en territoire inconnu Kadya Molodowsky tient le récit à la fois drôle et grinçant
A son arrivée à New York elle n’avait comme unique point de chute que l’adresse de sa tante maternelle, au cœur du quartier juif polonais. On y maintenait très rigoureusement toutes les traditions. Depuis les pratiques religieuses jusqu’aux habitudes culinaires. On y parlait un sabir mélangé de yiddish et d’anglais. On y travaillait entre soi dans de petites entreprises de type paternaliste. Rivke sera tour à tour blanchisseuse, brodeuse, apprentie dans une manufacture de gants. Des comités d’aide aux réfugiés liés à la communauté l’épaulent dans ses recherches d’emploi. Des premiers mois de son personnage en territoire inconnu Kadya Molodowsky tient le récit à la fois drôle et grinçant. Un régal d’alacrité (« Prends une aspirine ; au début, l’Amérique, il faut la prendre avec une aspirine »). Sans que jamais ne cessent de résonner les échos de la tragédie européenne. L’image du père près de sa vache dans la pénombre de l’étable revient ici de manière obsessionnelle. La vache ici toujours désignée par son nom, tel un membre de la famille, dans une société dont Rivke garde l’empreinte profonde. Alors même que la nouveauté de toutes parts l’assaille. Il reste que chez sa tante la jolie jeune fille avec ses tresses d’adolescente sert de bonne à tout faire. Cette tradition-là s’est aussi perpétuée de l’autre côté de l’Atlantique, dans une contradiction dont l’autrice dépeint les aspects multiples. Une petite leçon de dialectique matérialiste.
L’autrice multiplie les notations qui racontent cette métamorphose
Kadya Molodowsky montre Rivke s’efforçant de vivre sa vie de jeune fille dans cette période de déracinement. Pour cela il lui faut d’abord se faire comprendre. Y compris de ses proches déjà installés en Amérique, dont l’anglais est devenu la langue, tandis que le yiddish s’apparente pour eux à un lointain langage largement oublié. Dans ces premiers mois Rivke doit littéralement se bricoler un moyen de communication, sorte d’hybride de yiddish et d’anglais que la traductrice Claire Buchbinder restitue de fort convaincante façon. On voit aussi la jeune fille peu à peu effectuer une véritable mue vestimentaire, se défaire de la tenue austère de son arrivée, de ses chaussures noires, pour adopter le style moins rigoureux des Américains. L’autrice multiplie les notations qui racontent cette métamorphose. Dans l’esprit de Rivke un semblable processus est à l’œuvre. Pour la première fois sans doute de son existence la personne éduquée dans la soumission s’aventurera à opposer un refus à une proposition patronale. Elle entendra aussi un mot nouveau : syndicat. Le journal imaginé par Kadya Modolowsky se présente telle une représentation de l’Amérique à travers le regard d’un personnage s’inscrivant dans la filiation du Huron de Voltaire.
La critique ici affleure. Par touches légères, mais suffisamment répétées pour qu’un point de vue en creux se dessine
Continuellement requise par son désir d’adaptation, Rivke n’oublie cependant pas ses attaches. Le souvenir de sa famille et de sa communauté lointaine reste vif en elle. Serait-elle tentée de l’oublier, que l’on ne manquerait pas autour d’elle de le lui rappeler. Y compris chez sa tante. Pour se gausser de sa langue, comme de ses habitudes et de son ignorance abyssale des us et coutumes de l’autre côté de l’Atlantique, qui se veulent le nec plus ultra de la modernité. La critique ici affleure. Par touches légères, mais suffisamment répétées pour qu’un point de vue en creux se dessine. Et que dire de ses relations avec les hommes ? Elle est arrivée à l’âge où la question n’est évidemment pas un sujet mineur. Là encore il lui faut se défaire de son héritage culturel sous la pression de nouveaux codes. Car elle se découvre séduisante et convoitée, suscitant des jalousies chez les siens. Réveillant une vocation de marieuse chez une voisine toujours serviable, qui lui a fait découvrir le chewing-gum. Dans les marges d’une société emblématique de la modernité la tradition ancestrale a la peau dure. Il y a aussi sa première patronne, une blanchisseuse qui continue de vouer un véritable culte à Léon Tolstoï. Et son soupirant préféré, Leyzer Yosl Larry, que tout le monde appelle Red, qui a quelque peu oublié son yiddish et se propose de faire son éducation, pas seulement linguistique.
Une humanité attachante et bigarrée nait ainsi sous la plume de Kadya Molodowsky et le regard de son héroïne Rivke. Des émigrés juifs d’Europe orientale, issus d’un « monde ashkénaze pauvre arrivé à New York par vagues successives depuis le début du XXe siècle, fuyant les persécutions, rêvant de faire fortune, maintenant ses traditions culinaires et religieuses et pour partie sa langue », indique dans sa remarquable préface Tiphaine Samoyault. Bientôt Rivke n’aura plus de tresses et deviendra Ray Levitt, premier marqueur de ce que l’on devine comme un long et compliqué processus d’intégration. Entre nostalgie pour un passé pas forcément souriant et excitation devant la nouveauté. Tout ce que Kadya Molodowsky restitue de captivante et bouleversante façon dans cet inédit en français qu’il faut absolument découvrir.
« De Lublin à New York, Journal de Rivke Zilberg », de Kadya Molodowsky, traduit du yiddish par Claire Buchbinder, préface de Tiphaine Samoyault, Editions du Canoë, 432 pages, 22 €