De Raphaël Jerusalmy l’on connaissait les remarquables romans inscrits dans l’histoire proche ou plus lointaine, formidables récits d’aventures humaines et intellectuelles. L’on pense ici à « La rose de Saragosse », « La Confrérie des chasseurs de livres », « Evacuation » ou encore au bouleversant « In Absentia. » Avec « Navré » l’écrivain franco-israélien s’engage sur une voie nouvelle, toujours une immersion dans l’histoire mais en jouant cette fois des codes du roman noir. Une toute jeune maison d’édition, L’Animal, accompagne cette aventure d’écriture
« Navré » se déroule dans le Paris de la fin du XIXe siècle, un an après l’exposition universelle de 1889 organisée pour le centenaire de la Révolution française : il s’agissait pour le pays d’afficher sa puissance industrielle, architecturale et culturelle. Et pour la capitale d’affirmer sa position à l’avant-garde de la modernité. L’impressionnante Galerie des machines et le bouillonnant Palais des arts en offraient la convaincante démonstration. Sans oublier les différentes reconstitutions exotiques à la gloire de la France comme puissance coloniale. Dans le « village nègre » sur l’esplanade des Invalides l’on pouvait ainsi voir quatre-cents Africains « gambadant dans un enclos aux allures de paradis perdu parsemé de plantes exotiques et de fontaines. » A coup sûr l’une des grandes attractions de l’exposition avec la gigantesque tour de l’ingénieur Eiffel plantée au bout du Champ-de-Mars.
Et puis au jardin d’acclimatation les singes n’ont plus la vedette
C’est dans ce Paris en pleine effervescence que vit un certain Gustave Loisel, rentier de son état. La profession est à la mode depuis le fameux « enrichissez-vous ! » de Guizot. Impossible de ne pas entendre oisif dans Loisel. Le personnage ressemble en effet terriblement aux caricatures de bourgeois dans les dessins de Daumier. Depuis le soin apporté à sa vêture, ses cannes de dandy et son goût pour la bonne chère jusqu’à son embonpoint. Un couple de serviteurs émigré des terres pauvres de la Sarthe pourvoit à son confort. Séraphine par l’excellence de sa « popote », Augustin par les services grands et petits, déclarés ou plus discrets, du quotidien. L’une des principales activités de Loisel, c’est sa promenade quotidienne. Le roman s’ouvre précisément sur un après-midi au bois de Boulogne, dont Raphaël Jerusalmy propose un tableau féroce. Un régal de quatre pages. Rien n’y manque : le lieu est « infesté de bambins, de boutiquiers toilettés, de dames à ombrelles », le lac est « encombré de barques », partout des « familles en pique-nique, des amoureux qui se bécotent[…] des gens à bicyclette. » Et puis au jardin d’acclimatation les singes n’ont plus la vedette : « elle leur a été ravie par une exhibition de sauvages », des Yagans venus de la Terre de Feu.
En dix-neuf lignes, pas une de plus, dans une scène fulgurante et superbe, Raphaël Jerusalmy illustre toute la relativité de la notion de sauvage
Le ton est donné de ce singulier récit du quotidien d’un bourgeois de Paris qui bientôt, sur le chapitre de la sauvagerie, démontrera sa macabre supériorité. En attendant voici Gustave maintenant accoudé à la rambarde de la fosse dans laquelle se tient immobile et silencieuse une famille arrachée aux grands vents et aux déchaînements marins du bout du monde. Un homme est assis de l’autre côté en contrebas. Leurs regards se croisent. En dix-neuf lignes, pas une de plus, dans une scène fulgurante et superbe, Raphaël Jerusalmy illustre toute la relativité de la notion de sauvage. D’autres visites au jardin d’acclimatation suivront. La scène finale du roman s’y déroulera, pour mieux souligner ce qui se joue là de fondamental. C’est qu’entretemps un voisin du petit hôtel particulier aura été assassiné. Depuis sa cuisine, Séraphine avait observé des scènes de violences conjugales, les avait racontées à un Augustin horrifié. Une main vengeresse s’était abattue sur le coupable. On avait vu l’inspecteur Lefèvre entrer en scène. Puis Augustin avait mystérieusement disparu. La douce Laure s’était maintenant installée dans la vie de Gustave. Il l’avait épousée. Bientôt Gustave aurait la surprise de lui découvrir deux surprenantes passions : la folie et les difformités humaines de toutes natures. Sans compter son intérêt marqué pour l’hypnose. Depuis peu d’années Charcot à Paris et Freud à Vienne approfondissaient la réflexion initiée par Mesmer un siècle plus tôt. Ce qui se donne ici tout simplement à voir, c’est un roman noir façon XIXème siècle, de bout en bout extraordinairement cultivé et subtil, à la croisée du roman criminel, du roman social et du roman psychologique. Auquel la scène de la fosse au jardin d’acclimatation, qui s’était par la suite répétée, avec un jour un hallucinant échange de cadeaux entre le prétendu civilisé et le prétendu sauvage, donne une profondeur et une résonance résolument modernes.
Tout juste trois ans plus tôt, en 1886, Robert-Louis Stevenson faisait paraître sa célèbre nouvelle
Raphaël Jerusalmy orchestre magistralement cette matière foisonnante. Un roman surprenant et captivant en résulte. L’on y voit Gustave Loisel littéralement gavé de douceurs culinaires par sa cuisinière. Une très perverse vengeance de classe ? Ou bien aller s’acoquiner, moyennant finances, à de sombres individus. L’amateur raffiné de livres et autres belles choses, le collectionneur éclairé, aurait-il quelque chose de Jekyll et Hyde ? Tout juste trois ans plus tôt, en 1886, Robert-Louis Stevenson faisait paraître sa célèbre nouvelle. Était-ce le même Gustave, entre celui qui avait entrepris avec Laure l’ascension vers les étages supérieurs de la tour Eiffel et celui qui s’en était retourné seul ? Était-ce encore un autre Gustave, qui dans les pages ultimes du livre s’était retrouvé face au Yagan, qu’il considérait désormais « comme son seul et dernier ami sur cette terre » ? Une scène de haute poésie, quand Gustave tire d’une petite bourse des billes de verre et que leurs scintillements irisés apparaissent du « même éclat cristallin que celui qui brille à la crête des vagues de l’Antarctique. » Admirable final d’un livre qui sort délibérément de l’ordinaire.