TERRITOIRES ROMANESQUES

Thomas MANN


Il faut lire ou relire« Les Buddenbrook », le chef d’œuvre que Thomas Mann fit paraître en 1901, à 26 ans. La nouvelle version qu’en propose Olivier Le Lay, l’un des traducteurs les plus doués de la nouvelle génération, donne en effet au tout premier roman du futur Prix Nobel un spectaculaire surcroît d’énergie. Et rappelle opportunément qu’il n’est guère que la richesse de l’écriture romanesque pour appréhender le réel dans son infinie complexité.

Mais pourquoi retraduire l’un de ces textes, dont on dit communément qu’ils ne vieillissent pas ? Françoise Wuilmart, théoricienne de la traduction et autre grande traductrice de l’allemand (Ernst Bloch, Stefan Zweig, Jean Améry…) apporte la réponse : « le texte original ne vieillit pas, alors que les traductions vieillissent, avec comme corollaire : les traductions doivent sans cesse être remises sur le métier. » Autrement dit, celui qui traduit le fait avec son vécu, la langue de son temps, sa culture propre, sa perception de la voix du texte. Autant de paramètres qui ne se recouvrent pas à l’identique d’une époque à l’autre. Que l’on compare les premières versions françaises de Kafka avec les plus récentes : l’on n’y lira assurément pas le même texte alors que l’original n’aura subi aucune variation. C’est aujourd’hui ce qui se passe, certes dans une mesure moindre avec « Les Buddenbrook. » On y reviendra plus loin.

Derrière les Buddenbrook ce sont les Mann eux-mêmes qui se tiennent

Le sous-titre du livre « Le déclin d’une famille » ne laisse aucun doute sur l’intention de l’auteur : il s’agit pour lui d’évoquer la destinée des Buddenbrook depuis leur âge d’or jusqu’à leur progressif effacement. Cela se passe dans la riche ville hanséatique de Lübeck entre 1835 et 1877. Les Buddenbrook, patriciens locaux,  s’y sont enrichis dans le négoce des céréales. Leur demeure se dresse en majesté parmi les autres grandes maisons de commerce. L’on y convie lors de somptueuses réceptions tout le gratin lübeckois. L’un des leurs, Thomas, a été coopté au Sénat de la ville. Derrière les Buddenbrook ce sont les Mann eux-mêmes qui se tiennent, dont un aïeul avait fondé dans la même ville un comptoir de grains en 1790. L’histoire familiale prête ainsi au roman son cadre et son architecture. Onze parties en rythment le déroulement dans un rigoureux respect de la chronologie. Peu à peu apparaît une imposante constellation de personnages qui donnent au livre son indémodable vivacité. A commencer par Johann, le fondateur ardent au travail et très pieux, deux vertus pour lui indissociables. Un premier mariage d’argent avec une épouse morte en couches et un remariage avec un autre parti fortuné auront leur part dans l’essor de son affaire. La génération suivante la fera fructifier. Une  troisième génération entre alors en scène, avec au premier plan Thomas, marié en 1857 à la riche héritière amstellodamoise Gerda. De leur union naît en 1861un enfant unique, Justus Johann Kaspar, surnommé Hanno, qui peu à peu s’élève au statut de figure majeure du roman. Par son être autant que par sa fonction symbolique. Impossible d’appréhender le roman de Thomas Mann sans entrer dans le détail d’un lignage qui en délivre le sens.

Tout dans cette scène converge vers la suggestion d’une faiblesse de constitution et de caractère

Ce qui se joue entre Thomas, Gerda et Hanno occupe la partie centrale du récit. A des titres divers ils vont en effet  incarner le début de la fin de la famille. Alors même que celle-ci semble au faîte de sa puissance financière et sociale. Thomas est âgé de trente-sept ans lorsqu’il éprouve pour la première fois une perte de dynamisme. Gerda s’intéresse prioritairement à l’art, elle est « férue de musique moderne. » Quant à leur fils Hanno, son père peut observer tôt chez lui une « pente coupable à la rêverie, [un] manque incurable d’allant et d’énergie, [une propension à de] perpétuelles pleurnicheries. » Avec lui s’annonce l’affaissement de la maison Buddenbrook. Tout cela qui va se confirmer dans la huitième partie du roman, au cours d’une scène considérée comme un apogée en même temps que l’annonce de la dégringolade. Olivier Le Lay, dans le sillage de Thomas Mann, s’est employé jusque là à suggérer la sensibilité et la sentimentalité du garçon. Arrive la page 609. Hanno se trouve seul dans le séjour avant de passer à table. Les images se succèdent en cascade, qui toutes renvoient à une manière de langueur, pour  ne pas dire de faiblesse intérieure. La traduction en offre la remarquable version actualisée. « Il musardait » traduit Le Lay quand Thomas Mann emploie le qualificatif « müssig » (oisif). Ou encore « il jouait avec le nœud de son costume marin » pour « nestelte (tripotait) an dem Schifferknoten (le nœud de marin). » Ou « S’appuyant du coude au capiton du dossier » pour « Er stützte den Ellenbogen auf das Rückenpolster (il avait le coude appuyé sur le dossier capitonné). Ou « Hanno, un genou en appui sur le fauteuil du bureau, la tête penchée, ses cheveux ondulés, d’un brun clair, tombant en souple cascade dans la paume de sa main gauche » pour « Mit einem Bein auf dem Schreibsessel kniend (agenouillé sur le fauteuil du bureau), das weichgewelle hellbraune Haar (ses cheveux mollement ondulés) in die flache Hand gestützt (dans la paume de la main).» Ou « considéra le manuscrit d’un regard oblique, avec la gravité mollement critique, un rien condescendante, de celui qui n’a, au fond, rien à faire de tout cela » pour « mit dem mattkritischen und ein bisschen verächtlichen Ernste (le sérieux distant et quelque peu méprisant) einer vollkommenen Gleichgültigkeit (d’une parfaite indifférence) » Où l’on peut voir que la mollesse de l‘ondulation des cheveux a été déplacée avec bonheur par le traducteur du côté de la gravité mollement critique. C’est que tout dans cette scène converge vers la suggestion d’une faiblesse de constitution et de caractère. La suite immédiate, c’est en effet, devant les papiers de famille étalés sur le bureau, le porte-plume et la règle mécaniquement saisis par Hanno puis le trait qu’il tire sous son propre nom et la réponse qu’il fait à son père arrivé sur ces entrefaites : « Je croyais…je croyais…qu’il n’y aurait plus rien. »

Cette retraduction donne à ce texte majeur de la littérature du XXe siècle un souffle nouveau

Dans cette formidable scène centrale, que Thoman Mann fait vivre au garçon dans une manière de rêve éveillé, le talent de traducteur d’Olivier Le Lay joue à plein. Le défaut d’énergie ne cesse de s’y trouver suggéré, la prochaine décadence de s’y trouver incarnée. Cette retraduction donne à ce texte majeur de la littérature du XXe siècle un souffle nouveau, un surcroît de vigueur qui font oublier ses 125 ans d’âge. Dans sa préface, loin de l’habituel exercice académique, Philippe Lançon plonge « Les Buddenbrook » dans un véritable bain de jouvence qui annonce l’esprit de cette traduction. La réussite est totale. Hanno meurt à seize ans de la fièvre typhoïde. Une année plus tard, le comptoir de négoce est liquidé. Ainsi s’achève l’un des plus grands romans du temps avec sa multitude de personnages et de références, sa haute culture et son permanent regard critique. Epique et dramatique. Réaliste et onirique. Captivant et bouleversant. Une œuvre totale.  

« Les Buddenbrook » de Thomas Mann, Nouvelle traduction de l’allemand par Olivier Le Lay, Préface de Philippe Lançon, Gallimard, 880 pages, 29 €
26/02/2026 – 1776 – W156

Une réponse à “Thomas MANN”

  1. Bernard,
    Un remarquable article sur un remarquable roman. Merci !
    Il donne envie de relire le livre, mais pour moi l’original.
    Amicalement
    Alexander (Jordis-Lohausen)

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